International Rencontre

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hef de la rédaction à l’information radio à la RTBF, François Ryckmans suit les événements d’Afrique centrale depuis près de 20 ans. Un sous-continent qu’il connaît d’autant mieux qu’il a passé son enfance au Congo où son père André était agent de l’administration territoriale alors que son grand-père Pierre Ryckmans fut gouverneur du Congo et du Rwanda-Burundi.

Auteur d’un ouvrage remarquable basé lui-même sur une excellente série d’émissions radio sur la manière dont les Congolais voyaient le Congo belge entre 1940 et 1960 - lire par ailleurs - notre confrère tout en gardant la distance qui sied à un journaliste sérieux est de toute évidence passionné lorsqu’il évoque le Congo même si l’assassinat sur place de son père a laissé une blessure dans son cœur. Mais François Ryckmans n’en partage pas moins la vision très éclairée de son grand-père et de son père, qui chacun dans leur fonction respective mirent tout en œuvre pour permettre à terme à la population locale de prendre son destin en mains.

"Notre famille est originaire d’Anvers ce qui explique peut-être son attirance pour l’Afrique. La vue de grands bateaux d’Hong Kong et d’ailleurs a pu l’inspirer à prendre le large. Pierre, mon grand-père découvrit déjà l'Europe en allant étudier pendant un an en Irlande mais en se rendant aussi en Allemagne. Mais le tournant de son existence se situa en 1915 lorsqu’il décida d’aller combattre l’Allemagne en Afrique. Pourquoi? Il n’y a jamais eu d’explication très précise sinon peut-être une déception amoureuse. Contrairement à son père qui fut sénateur et échevin pour le Parti catholique, il ne s’intéressa pas vraiment à la politique mais n’en avait pas moins un grand sens du service de l’Etat" .

Pierre Ryckmans arriva donc à Léopoldville et participa à la première campagne vers le Cameroun. Une fameuse expédition en soi.

"Avec ses compagnons de troupe et les porteurs, il a parcouru un millier de kilomètres à pied et en pirogue dans des conditions très difficiles. Mais il enrageait parce que les Allemands avaient préféré fuir plutôt que de continuer le combat. Rentré à Leopoldville, il participa ensuite à la campagne de l’est et après avoir remonté le fleuve il monta sur le Haut plateau est-africain jusqu’à Tabora où il arriva trop tard pour s’engager dans les combats. Pierre Ryckmans était très proche de ses soldats. L’on a ainsi retrouvé le récit de la manière dont il a accompagné la mort de l’un d’eux."

Ayant gagné l’Urundi, Pierre Ryckmans y devint successivement administrateur puis Résident.

"Ce poste qui l’amena à s’installer à Gitega, au centre du Burundi fut un moment-charnière dans son existence car il découvrit non seulement la population mais aussi sa langue et ses coutumes, assistant aussi à bien des intrigues de cour mais devenant aussi un des meilleurs connaisseurs des réalités ethniques, sociales et politiques". Une connaissance réelle qui se doubla d’un profond respect pour les Africains car à ses yeux, tous les hommes étaient égaux.

Rentré en Belgique, Pierre Ryckmans repartit toutefois pour exercer un second mandat, le premier n’ayant été somme toute qu’un remplacement. Le retour en Belgique ne fut pas une période très gaie car son métier d’avocat d’affaires qu’il dut exercer pour nourrir sa famille ne lui plaisait guère.

"En 1930, il fut chargé de diriger une enquête sur le travail forcé et ses effets démographiques ce qui allait lui permettre de redécouvrir le Congo pendant six mois. Mon grand-père n’était pas contre le système colonial mais était plus un colonisateur qu’un colonialiste. C’est du reste comme un colonisateur dans l’honneur qu’il fut décrit par Jacques Vanderlinden. En fait, il s’était rendu compte des pesanteurs du système colonial et s’imposa progressivement comme un défenseur des Noirs. Ce qui l’amena plus tard, en 1945 à plaider pour que le retour des dettes de guerre profite aux Congolais".

Ses missions en Afrique le firent remarquer en haut lieu. Lorsqu’en 1934, le gouvernement belge ne parvenait pas à s’entendre sur le nom du successeur du gouverneur du Congo, le lieutenant-général Tilkens, c’est LéopoldIII en personne qui songea à le faire émerger d’une liste de quatre candidats où il n’était pas le mieux placé.

"En 1925, celui qui n’était que le duc de Brabant avait eu l’occasion de le rencontrer pendant deux semaines au Burundi. Mon grand-père avait même eu l’occasion de nager avec le futur Roi..."

Dès son entrée en fonction, le nouveau gouverneur général étonna par ses larges tournées d’inspection. "Pour lui, l’Etat ne pouvait être soumis à aucune autre force. Il prenait aussi la défense de la population locale. A un moment donné, il plaida pour la rénovation des sanitaires de l’Union minière. Comme elle fit la sourde oreille, il menaça de fermer les locaux!"

Pierre Ryckmans ne fut pas homme à se laisser influencer, optant résolument pour le bien commun: il eut à cœur de soutenir les missions protestantes qui voulaient développer des écoles au grand dam des évêques catholiques qui allèrent se plaindre au Pape. "Il ne se laissa pas démonter, allant lui-même dire au Pape qu’il ferait toujours ce qu’il devait faire pour le bonheur du Congo". Cette vision l’amena aussi à s’opposer à l’établissement de colonies de peuplement car il pensait que cela déstructurerait la société congolaise.

Mais il fit montre d’une plus grande indépendance d’esprit encore à la fin mai 1940 après la capitulation de l’armée belge. On lui avait fait comprendre qu’il siérait que la colonie reste neutre mais avec la même détermination qu’il avait trois semaines plus tôt souligné que la colonie était aux côtés de la mère-patrie, il estima qu’elle devait poursuivre le combat contre le totalitarisme avec les Alliés.

Une décision qui lui serait reprochée non seulement par le futur patron de la Force publique, Emile Janssens mais aussi par une frange des forces locales. Pierre Ryckmans s’enhardit. Il eut des contacts avec Churchill et avait aussi accueilli le général de Gaulle comme un chef d’Etat à l’automne de 1940. Ryckmans apprit de Churchill que les Alliés avaient surtout besoin de matières premières, du cuivre, de l’étain et de l’uranium mais cela n’empêcha pas la Force publique de participer à la campagne d’Abyssinie. Après le conflit, le gouverneur réclama un juste retour pour les sacrifices consentis par le peuple congolais tout en remarquant avant bien d’autres que le temps des colonies serait bientôt révolu.

Un combat que ce chrétien aux idées très progressistes et mû dans son action par l’éthique de conviction et de responsabilité allait encore mener à l’ONU et auprès des autorités américaines lorsqu’il fut question de négocier le prix de l’uranium. Pierre Ryckmans en conçut une grande amertume car les Etats-Unis ne rétribuèrent presque pas la colonie. Le gouverneur était sans nul doute proche de la population et ce ne fut pas un hasard si à son départ en 1946, 100 000 personnes le saluèrent sur la route de l’aéroport.

En 1958, Gaston Eyskens voulait confier le portefeuille des Colonies à l’ancien gouverneur mais il refusa, affaibli déjà par le mal qui l’emporterait.

Si Pierre Ryckmans fut un très grand gouverneur, il fut aussi un grand-père modèle pour François tout comme le fut son propre père.

André Ryckmans fut lui aussi séduit par le Congo où il avait vécu une bonne partie de son enfance et de son adolescence entre 1936 et 1946. "Pour lui" se souvient François Ryckmans, "c’était un paradis dont il vivait pleinement l’histoire, les odeurs mais aussi la langue qu’il pratiqua dès son plus jeune âge au contact des enfants congolais. Il n’était pas surprenant qu’il voulait entrer dans l’administration territoriale".

Tout frais émoulu juriste, André Ryckmans fut envoyé d’abord au Kwango, une région rurale où il fut sur le terrain pratiquement 25 jours par mois.

"Connaissant parfaitement le kikongo, la langue sur ce territoire grand comme deux fois la Belgique, il eut aussi à cœur de connaître les proverbes locaux ce qui l’aida pour ses missions d’inspection et plus tard lorsqu’il fallut prononcer des jugements lors de certains problèmes de partage de terres. Lors d’un second terme, il découvrir les problèmes politiques du Bakongo. Il avait aussi appris à connaître le kibanguisme dont il recommanda la reconnaissance comme courant religieux".

Ecouté et respecté sur place, il réclama lors du soulèvement de Léopoldville en janvier 1959 une africanisation urgente des cadres mais il estima aussi qu’il s’imposait de remettre les clés des territoires aux assistants congolais ce qui n’était pas vu d’un œil très positif par les colons. Il fit même scandale auprès d’eux par un discours du 21 avril 60 où André Ryckmans déclara aux responsables africains du territoire de Madimba que désormais ce seraient eux les chefs, et que les Blancs ne seraient que leurs conseillers librement acceptés aussi longtemps qu’ils le voudraient. André Ryckmans espérait provoquer un choc tel que les modalités de l’indépendance seraient corrigées de manière à accorder plus de poids aux dirigeants régionaux, au lieu de les soumettre à un gouvernement central noir qui aurait continué de diriger le pays à la manière belge.

Au lendemain de l’indépendance après l’éclatement de la mutinerie, André Ryckmans après avoir mis les siens à l’abri s’investit dans les missions de sauvetage. Le 17 juillet 1960 fut le dernier jour d’André Ryckmans. Il dirigeait à Léopoldville une équipe qui organisait les secours aux personnes isolées dans la brousse et menacées par la révolte de la Force Publique. A bord d’un hélicoptère de l’armée belge, il partit vers le Bas Zaïre, où une équipe de techniciens italiens chargée de l’asphaltage de la route de Matadi, se trouvait bloquée par des soldats rebelles. Il fut fait prisonnier et abattu quelques heures plus tard, en même temps que son pilote. Des versions divergentes des faits furent répandues mais lorsque François Ryckmans retourna au Congo, il fut accueilli avec beaucoup de respect car sur place l’on se souvenait encore avec une émotion non feinte de son grand-père et de son père...