Grèce: La désunion, un scénario qui risque de se payer au prix fort
Quels sont les risques géopolitiques liés à une sortie éventuelle de la Grèce de la zone euro ? Les voici en cinq points.
- Publié le 10-07-2015 à 18h43
- Mis à jour le 11-07-2015 à 09h21

Quels sont les risques géopolitiques liés à une sortie éventuelle de la Grèce de la zone euro ? Les voici en cinq points.Scénario potentiellement catastrophique pour l'économie - grecque et européenne -, le risque de voir la Grèce sortir de la zone euro (le "Grexit"), qui pourrait s'accompagner d'une sortie de l'UE tout court, est aussi potentiellement porteur d'autres dangers sur le plan géopolitique.
"Tsipras joue de ce que l'on appelait, pendant la guerre froide, la dissuasion du faible au fort , commente Yves Bertoncini, directeur de l'Institut Jacques Delors. Il part du principe que l'on n'osera pas pousser la Grèce hors de la zone euro parce que tous les autres pays membres en subiront les dommages. Sur cet aspect-là, je pense que cela ne marche pas. Il y a malheureusement une majorité de pays qui se disent qu'en réalité la zone euro se remettrait du "Grexit", voire qu'elle s'en porterait mieux." Par contre, poursuit-il, ce type de dissuasion peut marcher sur le front géopolitique. "Tous les économistes sont d'accord sur le fait que ce scénario entraînera un chaos en Grèce. Et ce chaos ne pourra pas rester un chaos grec. Il accentuera inévitablement des facteurs de déstabilisation de l'Union."
1 - Un signal politique désastreux : la désunion. Ce sera sans doute l'effet le plus immédiat. Le signe que l'Union européenne n'est pas une famille unie par des valeurs démocratiques et de solidarité, mais bien un club de partenaires qui s'ajuste au gré des intérêts nationaux du moment. Bref, cette "Europe du fric" honnie par un nombre croissant de ses citoyens. Pour les pays ou les mouvements - généralement populistes et nationalistes - déjà animés par la tentation du repli, ce serait du pain bénit. Les eurosceptiques britanniques de l'Ukip ne manqueront pas d'utiliser ce précédent lors du référendum sur le "Brexit" (la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne) qui doit se tenir d'ici à la fin 2017. Et Marine Le Pen y verra l'illustration rêvée de cette "Europe technocratique qui écrase les peuples".
2 - Une aggravation du problème migratoire et de la menace terroriste. Depuis plusieurs années, la Grèce est devenue l'une des voies d'accès privilégiées des migrants et demandeurs d'asile pour tenter de rejoindre l'UE. L'an dernier, près de 45 000 personnes ont emprunté cette route via la Turquie et le flux s'est encore accéléré depuis le début de cette année. Débordées, les autorités grecques ont déjà du mal à assumer leurs responsabilités dans la gestion et le contrôle de ces flux migratoires. En cas de sortie de la zone euro, "les Grecs pourraient jouer d'une certaine mauvaise volonté en arrêtant de s'occuper du contrôle à leurs frontières ou en distribuant des visas Schengen à tous les migrants et en disant à l'Union de se débrouiller avec eux" , esquisse Camille Grand, directeur de la Fondation pour la recherche stratégique, à Paris. Le pays pourrait donc se transformer en une porte ouverte pour les migrants dont pourraient profiter des combattants liés aux mouvances terroristes islamistes.
3 - La déstabilisation des Balkans. Comme l'a justement relevé dans "Le Monde" le géopolitologue Georges Prévélakis, la Grèce est un facteur de stabilisation et d'européanisation des Balkans. Or, "la Grèce elle-même se balkanise", prévient-il. En outre, rappelait récemment la Banque mondiale, les liens étroits qui existent entre le système bancaire grec et ceux de ses voisins serbe, roumain, macédonien et albanais les exposent à un risque de contagion en cas de faillite de l'économie hellène. Et ce, alors même cette région demeure instable et rongée par les nationalismes, comme l'ont encore démontré les affrontements survenus en Macédoine il y a quelques semaines. Déjà confrontée aux turbulences qui résultent du bras de fer russo-ukrainien, de la guerre en Syrie et plus généralement de la poudrière que constitue le Proche-Orient, l'Union européenne n'a pas vraiment besoin de souci supplémentaire.
4 - Des relations compliquées avec la Turquie. Dans une tribune publiée sur le site Mediapart, l'ancien premier ministre français Dominique de Villepin n'a pas manqué de le souligner : "Une Grèce nationaliste et humiliée c'est la garantie de tensions avec une Turquie qui, elle-même, est en proie au doute. C'est le conflit chypriote qui se pérennise." La forte militarisation de l'Etat grec s'explique d'ailleurs essentiellement par ce conflit larvé avec son grand voisin, animé notamment par des revendications de souveraineté sur des îles de la mer Egée. Aux yeux de Camille Grand, les risques sont cependant mineurs du côté de la Turquie. "La Turquie ne va pas se jeter sur une Grèce qui serait sortie de la zone euro pour réclamer les îles contestées. La Turquie a plus à faire sur son flanc sud-est (avec les réfugiés syriens et la présence toute proche de l'Etat islamique, NdlR) que sur sa façade occidentale."
5 - Un service à Vladimir Poutine. En rencontrant ostensiblement à deux reprises le président russe, avec lequel il a scellé un accord gazier, Alexis Tsipras a fait passer le message aux autres Etats membres qu'il n'hésitera pas à se rapprocher de Moscou. Un service inespéré rendu au maître du Kremlin, qui y voit une occasion de plus d'affaiblir le camp occidental. "C'est une fausse solution , estime Camille Grand. C'est un jeu auquel Poutine et Tsipras jouent en sachant l'un et l'autre qu'il n'y a pas un plan B qui veut que la Russie sauve la Grèce de la faillite - vu qu'elle est elle-même en crise économique - et qu'en contrepartie la Grèce bloque la reconduction des sanctions européennes [dans le dossier ukrainien] ." Membre de l'Otan, la Grèce accueille aussi en Crète une base militaire stratégique pour les Etats-Unis. Nul doute que voir Athènes se tourner vers les Russes ne sera pas du meilleur effet aux yeux de la Maison-Blanche.G.T. et V.B.
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