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Le 21 mars, un fait rare – et pour certains, surréaliste – s’est produit dans l’hémicycle de la Chambre des représentants : 125 députés sur 126 se sont prononcés massivement pour la participation de la Belgique à une intervention militaire en Libye sous le couvert des Nations unies. De la gauche à la droite, des Wallons aux Flamands, l’unanimité était quasi totale pour rejoindre la coalition internationale mise sur pied pour “protéger les civils” attaqués par les forces de Kadhafi.

Belle unanimité, en période d’affaires courantes, rare unanimité aussi sur un sujet de politique étrangère et, a fortiori, sur une intervention armée où l’on voit souvent le SP.A et les écolos du Nord et du Sud du pays se mettre en embuscade. Et malgré les discussions au sein du Conseil des ministres, où Paul Magnette s’est présenté en légaliste de la résolution 1973 de l’Onu contre Pieter De Crem l’offensif, le gouvernement a trouvé un terrain d’entente.

La Belgique refait son unité en participant à l’intervention en Libye”, a ironisé une dépêche de l’Agence France Presse.

La rapidité avec laquelle la Belgique s’est engagée en Libye fait oublier des épisodes peu glorieux, des affaires louches, des tensions tenaces dans les années 90 entre le PS et le CD&V qui ont pour toile de fond nos relations avec le régime de Kadhafi.

Peu de gens s’en souviennent, car leur attention est focalisée sur les images de Nicolas Sarkozy recevant en 2007 le “Guide de la Révolution” à l’Elysée, mais le premier voyage bilatéral fait par Kadhafi dans un pays européen l’a été en Belgique. Les 26 et 27 avril 2004, le leader libyen est accueilli à bras ouverts à Bruxelles. L’invitation a été lancée par le président de la Commission européenne, l’Italien Romano Prodi, qui l’attend à sa descente d’avion. L’exécutif européen se félicite de cette visite officielle qui signe la première sortie du colonel Kadhafi en dehors de l’Afrique et du Moyen-Orient depuis 1989. Il cherche à renouer des liens avec le régime libyen, mis au banc de la communauté internationale depuis 1992, et à inclure Tripoli dans sa politique de limitation de l’immigration en provenance de l’Afrique sub-saharienne. Javier Solana, le chef de la diplomatie européenne, le reçoit également.

Tripoli se trouve à ce moment-là toujours sous embargo des ventes d’armes de l’Union européenne, maintenu sous la pression de l’Allemagne qui réclame des dommages et intérêts pour l’attentat commis contre la discothèque “La Belle” en 1986 (trois morts), mais l’homme s’est peu à peu refait une virginité internationale. En août 2003, le régime libyen avait accepté sa responsabilité dans l’attentat contre l’avion de la Pan Am au-dessus de Lockerbie (270 morts, dont un Belge) et, en 2004, lors de la visite à Bruxelles, il était en train de payer des compensations financières aux familles des victimes.

Et comme cela se passe souvent à ces occasions-là, la Belgique prolonge cette visite européenne par un volet belge amplement fourni. Une tente est dressée dans les jardins de Val Duchesse. Kadhafi sera reçu par le Premier ministre Guy Verhofstadt, le président de la Chambre Herman De Croo et le ministre des Affaires étrangères, Louis Michel. Le tapis rouge déroulé à Kadhafi n’avait pas suscité de tollé à l’époque, sinon une réaction du CDH qui avait fustigé la politique du ministre des Affaires étrangères qui “s’est muée en une politique purement économique et totalement amnésique dans le cas de Kadhafi”. CDH et Ecolo avaient boycotté le discours de Kadhafi devant les commissions des Affaires étrangères du Sénat et de la Chambre.

Louis Michel, toujours prompt à sentir d’où vient le vent, avait préparé cette visite officielle par une visite à Syrte, la ville natale du leader libyen, les 15 et 16 février 2004. Il avait été reçu à son arrivée par son homologue libyen, annonçant à ses hôtes “une grande disposition à l’amitié mutuelle” et “une nouvelle pompe économique”. Plusieurs délégués d’entreprises l’accompagnaient. Le ministre libéral n’en était pas à son premier coup. En octobre 1999 déjà, juste après la suspension des sanctions de l’Onu décrétées en 1992, il s’était rendu dans le désert libyen, à Houn, puis à Tripoli, dans l’espoir de rencontrer Kadhafi. Il rencontra au moins cinq ministres mais jamais le leader de la révolution. Aux journalistes qui l’interrogeaient sur l’utilité de cette visite, Louis Michel resta Louis Michel : il faut prendre des risques, et s’il faut défendre les droits de l’homme, autant les évoquer directement sur place.

Louis Michel est aujourd’hui l’un des plus ardents partisans d’une participation belge à la coalition militaire et a joué un rôle actif, avec Guy Verhofstadt au Parlement européen, dans l’organisation des contacts entre l’Elysée et les opposants libyens. Cette rencontre avec le président Sarkozy, encouragée par le philosophe Bernard-Henri Lévy, a conduit à la reconnaissance par la France du Conseil national de transition (CNT) libyen.

Si l’on remonte un peu plus loin dans la ligne du temps, on trouve un autre personnage clé dans les relations belgo-libyennes : l’incontournable Robert Urbain. L’ex-maïeur socialiste de Boussu est depuis 1999 le président de la Chambre de commerce belgo-libyenne, où se côtoient des hommes d’affaires. Il a mené quatre missions commerciales en Libye depuis 2004. La Belgique exporte vers ce pays davantage qu’elle n’importe – pour 141 millions d’euros en 2008. L’Italie, l’Espagne, la France et l’Allemagne sont les principaux partenaires commerciaux de la Libye. Hormis l’Allemagne, tous les pays “partenaires” sont engagés dans la coalition.

Robert Urbain, le Borain qui roule ses “r”, a été ministre du Commerce extérieur à trois reprises dans les gouvernements Martens et Dehaene, entre 1981 et 1995. Et au grand dam des ministres des Affaires étrangères de l’époque (les CVP Léo Tindemans et Mark Eyskens), il a lancé une politique d’ouverture à la Libye alors même que les artificiers de Kadhafi – on l’apprendra plus tard – préparaient l’attentat contre l’avion de la Pan Am. Le bourgmestre de Boussu avait été approché par le chef du Bureau populaire de Libye à Bruxelles, Mohamed Al Faitouri, qui avait estimé que le PS était le plus réceptif des partis belges à la cause arabe. Urbain avait ses entrées en Tunisie, et il se rendit fréquemment à Djerba, lieu de villégiature des dignitaires libyens pendant le week-end. “La Libre Belgique” parla à l’époque de la “couscous connection de Robert Urbain”.

Premier essai en décembre 1988. Urbain veut aller en Libye, la première visite d’un officiel belge depuis 26 ans, mais y renonce en dernière minute en raison d’une opération au ménisque. En mai 1989, il annonce une nouvelle tentative, avec l’intention de “plaider la cause des otages belges s’il s’avère qu’ils sont en Libye”. Car on soupçonne fort la Libye, qui sert de permanence à plusieurs groupes terroristes, d’en savoir beaucoup sur le docteur belge Jan Cools, enlevé au sud-Liban en mai 1988, et plus encore sur la famille Houtekins-Valente enlevée en 1985 au large de la Libye à bord d’un vieux sardinier, le “Silco”.

L’enlèvement du premier a été revendiqué par un groupe inconnu, “Les soldats du Droit”, tandis que le kidnapping de la famille franco-belge est endossé en 1987 seulement par le groupe d’Abou Nidal, qui a son QG en Libye, avec l’appui de Kadhafi.

Jan Cools est libéré en Syrie peu après la visite de M.Urbain à Kadhafi en juin 1989. Ses ravisseurs se félicitent dans un communiqué des “bons rapports entre le Parti socialiste belge et la nation arabe et islamique” tandis qu’à Bruxelles, Léo Tindemans est furieux : “M.Urbain est parti en Libye sans mandat du gouvernement belge sur la question des otages belges et sans me consulter.”

La libération des Houtekins en 1991 sera l’épilogue d’une autre affaire, toujours obscure, où l’on vit le directeur général de la politique aux Affaires étrangères, Jan Hollants van Loocke, devoir démissionner pour avoir délivré un visa belge à Walid Khaled, l’homme qui avait revendiqué l’enlèvement. Les Houtekins furent libérés le 12 janvier 1991 en échange de la libération discrète d’une prison belge du Syrien d’origine palestinienne, Saïd Al Nasser. L’homme avait tué un jeune enfant juif à Anvers en 1980 en lançant deux grenades sur un groupe de jeunes attendant à un arrêt de bus. Une rançon sous forme de deux bourses d’études à des étudiants palestiniens en Belgique, la poursuite d’un programme de 200 millions de FB en faveur des Palestiniens des territoires occupés et la confirmation d’un accord commercial général avec la Libye, gelé depuis 1983, furent le prix supplémentaire à payer.

Arrêtés pour espionnage par les Libyens, les Houtekins-Valente ne quittèrent jamais le sol libyen durant leur détention. Ils servirent de monnaie d’échange pour Tripoli et le Fatah-CR. “Je ne me sens pas bien quand je vois avec quels égards est reçu Kadhafi par les dirigeants européens”, déclarait en 2005, au journal “De Nieuwsblad”, Valérie Houtekins, sortant d’un silence de quatorze ans. Qui l’entendit ?