International Le correspondant vétéran de "La Libre Belgique" à Moscou est décédé dans la nuit de vendredi à samedi. Hommage.

Boris Toumanov a déposé la plume dans la nuit de vendredi à samedi, après avoir bu un petit café serré et fumé sa "Gitane" sans filtre.

Rien ne laissait présager sa brutale disparition, à l’âge de 79 ans, si ce n’est peut-être la succession de trois opérations éprouvantes, subies il y a deux ans. Elles l’avaient diminué, sans altérer pour autant ses capacités intellectuelles ni l’empêcher de partir comme il l’entendait : depuis toujours, il prétendait mourir à la tâche…

Arménien d’origine, cet épéiste talentueux cultiva sa voix de basse profonde au temps de sa jeunesse. Mais il se tourna rapidement vers le journalisme qui lui permit de mener sur le plan professionnel deux vies aux antipodes l’une de l’autre. Il suivit d’abord un parcours respectueux de l’orthodoxie communiste, l’obligation d’adhérer au parti lui étant imposée s’il voulait mener la carrière dont il rêvait. Sa connaissance du français, qu’il parlait sans accent et avec un raffinement suave, le servit considérablement. (Avant de la polir à l’université, il avait appris notre langue en jouant dans la rue à Erevan avec les enfants des familles revenues de France, au lendemain de la guerre, et que les autorités avaient installées dans le quartier qu’il habitait.)

Un francophile dépêché en Afrique

Ses aptitudes linguistiques lui permirent - privilège rare en URSS - de partir en poste à l’étranger, en tant que correspondant de "Izvestia", le quotidien proche du gouvernement. Il fut envoyé successivement à Dakar, à Brazzaville et à Kinshasa, où il jouit de l’autonomie enviable qui le dispensa d’habiter les casernes diplomatiques des ambassades. Ses longs séjours à l’étranger lui valurent de fréquenter des personnalités de haut rang. Un jour, il fut même appelé à servir d’interprète à un Secrétaire du comité central (fonction des plus enviables dans la hiérarchie politique) qui, recevant un hôte de marque du Congo-Brazzaville, où les communistes étaient au pouvoir, crut s’entretenir avec un représentant du régime Mobutu. Cela donna lieu à un fameux quiproquo avant que l’apparatchik moscoutaire comprenne qu’il rudoyait erronément son visiteur !

Après avoir servi plusieurs années en Afrique française, le nomade revint au pays. Et il fut bientôt nommé directeur du service des relations internationales de l’agence Tass. C’est dans ces fonctions que l’on eut la chance de le rencontrer lors du XXVIIe congrès du PCUS, en février 1986, qui entérina les réformes voulues par de Mikhaïl Gorbatchev après la longue période de stagnation "brejnevienne" et les incertitudes liées aux règnes éphémères de Youri Andropov et de Constantin Tchernenko. Pendant les travaux de cette grande cérémonie quinquennale, Boris fut chargé d’en expliquer les nuances aux journalistes francophones, parqués au centre de presse construit en prévision des Jeux olympiques de 1980.

De quelques rencontres quotidiennes naquit une amitié qui se développa au fil de nouveaux reportages à Moscou : la perestroïka et la glasnost forçaient l’attention du monde entier, ce qui amena la rédaction en chef de "La Libre Belgique" à proposer à Boris Toumanov de devenir son correspondant à Moscou. Après nombre de péripéties administratives, réglées en personne par Edouard Chevardnadze (le ministre soviétique des Affaires étrangères), la seconde carrière journalistique de Boris pouvait débuter.

Alors que le Pacte de Varsovie se fragilisait et que le Mur de Berlin commençait à se déliter, il entama une collaboration exemplaire de trois décennies avec notre journal. Heureux de pouvoir s’y exprimer en toute liberté, il n’hésita jamais (en dépit des risques supposés, mais réels) à formuler des analyses peu en harmonie avec le point de vue officiel. Il n’hésita jamais à critiquer ce qui, à son estime, devait l’être. Il rédigea des articles qui ressemblaient à autant de crimes de lèse-majesté en dénonçant des mesures adoptées aussi bien par Gorbatchev que par Eltsine ou Poutine, chaque fois qu’elles lui paraissaient inappropriées. Alertés, des collègues étrangers de chaînes audiovisuelles prirent l’habitude de le consulter.

Un observateur de premier plan, très écouté

Grâce à un réseau d’informateurs de premier plan, il était évidemment un des observateurs les plus crédibles des convulsions politiques qui agitèrent le Kremlin avant et après le coup d’Etat fomenté contre Gorbatchev. Son indépendance d’esprit allait d’ailleurs le pousser à créer une rubrique satirique hebdomadaire dans le prestigieux périodique "Temps nouveaux", aujourd’hui disparu. Il fut aussi professeur à la faculté de journalisme, animateur des programmes touristiques de la chaîne libérale de Radio Moscou et collaborateur de médias informatiques auxquels il réserva chroniques et commentaires.

Mais Boris ne fut pas que tout cela… Homme de grande culture, il admirait les grands classiques russes qu’il citait volontiers. Il aimait conduire ses invités sur les traces de Woland, le Diable que Boulgakov, dans "Le Maître et Marguerite", avait fait descendre à Moscou; il préférait de très loin Gontcharov (le créateur du personnage mythique d’Oblomov) à Soljenitsyne ou Zinoviev; et s’il avouait un faible pour les bandes dessinées, il vénérait les San Antonio de Frédéric Dard dont il possédait la collection complète. Il s’agissait là de son jardin secret, qu’il délaissait seulement pour assouvir sa passion dominante qui le ramenait toujours à de scrupuleuses analyses socio-politiques.

En Belgique, comme en France, on ne s’y trompa guère. Pendant plusieurs années, il y multiplia les conférences. Il fut aussi invité à donner des cours au Collège de Bruges, l’institut postuniversitaire d’études européennes - il adorait le Béguinage. Les sénateurs français, désireux de l’entendre, l’accueillirent au palais du Luxembourg. Et c’est assez dire qu’avec lui, "La Libre Belgique" a perdu un collaborateur exceptionnel, mais surtout un ami d’une merveilleuse qualité - ce qu’attesteront celles et ceux qui eurent la chance de le côtoyer. La direction et la rédaction de "La Libre" adressent leurs condoléances émues à son épouse Irina et à leurs enfants Hélène, Dimitri et Grigor.