Hongrie: l'Etat social annihilé
Le gouvernement hongrois s'emploie à détricoter le peu qu'il reste de l'État social. Il entend façonner la "société du travail" prônée par le Premier ministre conservateur Viktor Orban (photo). Témoignages et analyse.
- Publié le 03-03-2015 à 14h09

Szentendre (Saint-André) est connue en Hongrie pour sa communauté d'artistes, pour ses ruelles pittoresques et pour sa forte communauté de Serbes arrivés au XVIIIe siècle. C'est aussi ici, au bord du Danube, à 20 km en amont de Budapest, que se trouve l'agence de l'emploi du département de Pest.
Zsofi, de call center en call center
Zsofi, 30 ans, vient y effectuer les démarches administratives pour obtenir une allocation de chômage. Comme beaucoup de jeunes diplômés, elle enchaîne les petits jobs dans les centres d'appel de multinationales à Budapest, comme IBM ou Lexmark. "Avant, j'étais prof dans un collège, mais j'étais beaucoup trop mal payée pour vivre correctement. Dans ces entreprises, je gagne deux fois plus", raconte-t-elle. Ces grandes sociétés étrangères proposent effectivement des rémunérations bien supérieures au salaire minimum de 220 euros nets par mois, autour de 700 euros. C'est assez pour vivre dans la capitale, bien que le coût de la vie en Hongrie soit aujourd'hui proche des standards de l'Europe de l'Ouest.
Après vingt mois dans le service clientèle d'une entreprise américaine, Zsofi a droit à une indemnité de chômage de 250 euros mensuels pendant deux mois - la durée maximale étant de trois mois. Si elle n'a pas retrouvé de travail à l'issue de cette période, elle peut espérer une maigre allocation mensuelle de 75 euros. "Mais on vient de me dire que je n'avais de toute façon aucune chance d'avoir cette allocation, parce que ma mère touche une retraite trop élevée" : 330 euros.
Après la crise économique qui a durement frappé la Hongrie en 2008, un gouvernement technocrate soutenu par le parti socialiste (MSZP) a opéré de grandes coupes dans les dépenses sociales. Cette violente cure d'austérité a ouvert la voie au parti chrétien-conservateur Fidesz de Viktor Orban (photo), lequel a ramené la durée des allocations chômage de neuf à trois mois, peu après son arrivée au pouvoir en 2010. Le Fidesz a aussi instauré une fiscalité avantageuse pour la petite classe moyenne supérieure (via notamment un impôt sur le revenu à taux fixe) et réduit les minimas sociaux afin de réorienter l'aide sociale vers une politique familiale ambitieuse.
Gabor rêve du salaire minimum
Gabor est ce qu'on appelle un "közmunkas", un travailleur public. Cet homme d'environ 50 ans est employé par intermittence pour entretenir des parcelles de forêts et désherber le long des routes par la municipalité de Bodony. C'est un petit village dans les Monts Matras, proche de la frontière slovaque, où l'on mène une existence chiche mais digne. Dans l'un des petits bars du village, lui qui touche 150 euros par mois s'enquiert : "T'as droit au salaire minimum, toi ? Moi j'aimerais bien le toucher… Mais le seul boulot que je peux trouver ici, c'est le travail public. Et encore, quand il y en a. Et c'est pas assez pour survivre de toute façon…"
Ce programme d'emploi a été mis en place par le gouvernement socialiste pour faire face à la crise à la fin des années 2000, mais sa logique a été poussée à l'extrême par le Fidesz après 2010 : le salaire a été réduit et les travailleurs publics n'ont droit à quasi aucune protection. Ce programme qui emploie 200 à 300 000 personnes annuellement est l'atout du gouvernement pour maintenir une partie de la population hors de la grande pauvreté… et pour faire baisser les statistiques du chômage (7,4 % officiellement). Il s'agit aussi pour le gouvernement de ramener vers le marché du travail des personnes qui en ont été exclues à la fin du socialisme.
Istvan, le prof d'université qui photocopie
Istvan, professeur d'université, s'est laissé recruter comme travailleur public pour vivre "une expérience très intéressante", plus que par nécessité. Il a passé deux mois et demi à faire des photocopies dans un lycée de Budapest. "C'est une façon pour le gouvernement de recréer un système féodal", constate-t-il, tout en insistant sur le fait que tout n'est pas mauvais dans ce programme qui "permet à des gens en grande difficulté de survivre et de retrouver de la dignité et de gagner un peu de reconnaissance".
Dans son discours sur l'état de la nation, vendredi, le Premier ministre a réaffirmé son objectif prioritaire de mettre en place une société non libérale basée sur le travail et dénigré les "milliardaires communistes qui versent des larmes de crocodiles sur la pauvreté" qu'ils ont, selon lui, eux-mêmes créée.
"Même quand un gouvernement socialiste était au pouvoir, la pensée néolibérale a toujours dominé"
Zsuzsa Ferge est sociologue, spécialiste des questions de pauvreté et d'inégalité. Née en 1931, elle est professeure émérite de l'université Eotvos de Budapest, où elle a fondé le premier département de politique sociale en Hongrie en 1989.
Les Hongrois vivent-ils mieux aujourd'hui qu'en 1990 ?
Le changement de régime a été suivi d'une crise économique et sociale très profonde. Un million et demi d'emplois ont été perdus. Le nombre de ceux qui vivent dans la grande misère est passé d'un demi-million à un million et demi (sur 10 millions d'habitants). Ceux qui se situent en dessous d'un minimum de subsistance acceptable sont passés d'un million et demi à quatre millions. Les salaires des actifs viennent de retrouver à peu près leur niveau d'avant le changement de régime, mais les inégalités ont explosé. Elles sont encore beaucoup moins aiguës qu'aux États-Unis ou en Amérique du Sud, mais l'écart de revenus entre les 10 % les plus riches et les plus pauvres est passé de 1 à 4 en 1990 à 1 à 10 aujourd'hui.
Comment a évolué la pauvreté depuis l'arrivée du Fidesz au pouvoir en 2010 ?
Le nombre de personnes vivant sous un seuil qui permet une vie digne est passé de 3 à 4 millions ces cinq dernières années. Ce seuil est défini par l'Office central de statistiques, qui est bien embêté aujourd'hui parce que, dans un régime autoritaire, les chiffres et même les mots deviennent gênants. Depuis quelques jours par exemple, le mot "nécessiteux" doit remplacer "pauvre" dans les documents officiels.
La transition a-t-elle été accompagnée par des politiques de lutte contre la pauvreté ?
Il y a eu des hauts et des bas ces 25 dernières années, mais il n'y a jamais eu de réflexion de long terme en la matière. Même quand un gouvernement qui se disait socialiste était au pouvoir, la pensée néolibérale a toujours dominé. Depuis le 1er mars, une grande partie des aides sociales relève de la municipalité.
Qui reçoit quoi, quand et comment alors ?
Cela relève maintenant seulement de l'arbitraire du maire. Chaque municipalité a aussi le pouvoir d'édicter ses propres règles. La présence de rats dans son jardin est par exemple un motif pour se voir couper les aides sociales à Miskolc [la quatrième ville du pays]. Cette situation est affreuse, ridicule, mais c'est la réalité. Un des idéologues du Fidesz a écrit récemment que si nous aidons les trois millions les plus pauvres, nous ne pourrons pas venir en aide à ceux qui peuvent encore être sauvés. La métaphore du naufrage, sauf qu'il ne mentionne pas les "femmes et les enfants d'abord"… La seule chose qui me donne un peu d'espoir, c'est que la société civile commence à se mettre en mouvement. Il est temps, car l'amertume augmente énormément et on ne sait pas sur quelles confrontations cela peut déboucher.