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Marlene Wind est directrice du Centre de politique européenne à l’Université de Copenhague. Nous l'avons interrogée sur l'état de l'Union européenne et la place qu'y tient son pays.

L'Union européenne court-elle un réel danger pour sa survie, selon vous, ou est-elle "too big to fail" ?

L'environnement politique, l'euroscepticisme ambiant, l'incapacité d'agir engendrent la plus forte menace que l'Union telle que nous la connaissons, c'est-à-dire une grande communauté de vingt-huit pays avançant vers un même objectif selon les mêmes règles, ait connue. L'Union européenne sous sa forme actuelle risque bel et bien d'échouer. Les choses tourneront mal, dramatiquement, si l'on ne résout pas durablement la crise de l'asile. Mais je ne pense pas que le marché unique tombera du jour au lendemain. L'Union est tellement entrelacée qu'il serait difficile de la mettre en pièces en quelques semaines.

Quelles autres menaces identifiez-vous ?

Le problème est que nous devons faire face à plusieurs menaces en même temps. Il y a la Russie, qui alimente indirectement la crise de l'asile en intervenant en Syrie. Il y a l'instabilité économique et le manque de croissance. Il y a aussi le sentiment que l'Union est incapable de fournir des emplois, aux jeunes en particulier. Sans même parler de ce qui se passerait si le Royaume-Uni quittait l'Union. Le Brexit constitue une menace parce qu'il montrerait, pour la première fois, que l'Union européenne n'est pas un club au sein duquel vous tentez de résoudre vos différends, mais que vous pouvez quitter. Cela met en question toute la construction européenne et la raison d'être de la Communauté.

Quels sont les problèmes principaux entre le Danemark et l'Union européenne pour le moment ?

Nous sommes entrés dans l'Union européenne en même temps que le Royaume-Uni en 1973. Même si, pour le Danemark, qui est un petit pays, il n'est pas pertinent de discuter d'une sortie de l'Union, un Brexit risque d'entraîner beaucoup de discussions. Les eurosceptiques vont, plus encore que maintenant, demander pourquoi nous participons à l'Union et quelle en est la valeur ajoutée. Il sera encore plus difficile pour Copenhague de coopérer avec l'Union.

Au plus fort de la crise des réfugiés au Danemark, notre Premier ministre n'a cessé de dire qu'il attendait une solution de "Bruxelles". Mais lui-même ne contribuait pas beaucoup à la trouver. On ne peut rester assis, les bras croisés, à attendre que quelqu'un la fournisse. Tout le monde doit contribuer à trouver une solution au lieu de blâmer l'UE. Dans beaucoup de pays, on entend que c'est "Bruxelles" qui doit résoudre nos problèmes, que "Bruxelles" est le problème. Ce discours contamine tout le discours public en Europe pour le moment. Mais, en réalité, "Bruxelles" ne peut résoudre le problème si nous, Etats membres, n'y contribuons pas. Parce que l'UE, ce sont ses Etats membres, c'est nous ! Nous sommes l'Europe et nous devons aussi nous montrer à la hauteur, porter ce projet ensemble.

C'est un grand défi pour le Danemark parce que nous avons un gouvernement qui ne vante pas l'Union, mais la rabaisse. Il n'est pas très populaire d'être favorable à l'Union, au contraire. Vous faites l'objet de nombreuses critiques et d'ironie dans le débat public en défendant les règles européennes.

On se focalise sur ce qui ne fonctionne pas. Qu'est-ce qui fonctionne et qu'on pourrait promouvoir auprès des citoyens ?

Beaucoup de projets sont couronnés de succès, mais il est très difficile de se concentrer sur eux tant le danger de la crise est écrasant. La seule chose qu'on voit, ce sont les problèmes, les crises, les frontières qui se ferment. La situation est désespérante pour le moment. On peut cependant souligner qu'il existe des règles communes, transparentes et fiables au sein de l'Union et que tout le monde est traité sur un pied d'égalité. Cette valeur ajoutée est complètement sous-estimée et trop peu communiquée. Tout le monde considère l'Union européenne comme acquise et personne ne se concentre sur le fait que notre bien-être témoigne du fait qu'on ait accepté des règles du jeu communes. Cela contribue à la prospérité, à la croissance, au système de sécurité sociale que nous avons - même si les choses ne vont pas très bien économiquement pour le moment. Voir, au jour le jour, vingt-huit pays travailler ensemble, résoudre des différends de manière civilisée, se référer aux règles définies par tous, saisir la Cour en cas de litige et accepter ses décisions : tout cela c'est l'Union européenne et cela n'a pas de prix. Mais ce n'est jamais mentionné, c'est invisible pour la plupart des gens.

Que conseilleriez-vous aux dirigeants pour relancer l'Europe ?

La seule manière d'avancer est de résoudre les problèmes, à commencer par la crise de l'asile, en commun. L'Union est une union de solidarité. Mais, en même temps, la volonté n'est pas là. Nous avons besoin de leadership pour porter ce message, mais nous n'en avons pas, selon moi, pour le moment.

A long terme, pensez-vous que l'Union serait plus efficace avec plusieurs vitesses ?

Il existe déjà différentes vitesses et domaines d'intégration. Nous prétendons avoir une Europe, mais nous avons différentes Europes : un noyau, une Europe réticente et ceux, au milieu, qui ne savent pas vraiment à qui ils appartiennent. C'est dommage, et ce n'est pas ce que nous voulions à l'origine, mais afin de sauver ce projet, nous devons aussi accepter qu'un noyau – probablement l'Eurozone - décide.

Quelle est la place du Danemark dans cette architecture ?

L'atmosphère n'est vraiment pas propice à la participation au leadership ! Nous avons tenu un référendum sur la justice et les affaires intérieures en décembre. Le résultat a été négatif et le scepticisme s'est clairement exprimé parmi les dirigeants et le public. Il est vraiment difficile pour le moment, presque dangereux, de parler trop positivement de l'Union européenne. J'ai essayé moi-même et reçu immédiatement un torrent de réactions sur les réseaux sociaux. Le Danemark n'est pas parti pour quitter l'Union parce que nous sommes trop petits pour survivre seuls. Mais nous sommes en train de nous diriger vers la sortie et nous resterons probablement dans les environs, juste avant la sortie, pendant de nombreuses années. C'est le scénario pour le Danemark, mais aussi peut-être pour la Suède et des pays d'Europe centrale. Le noyau européen, lui, est composé des six pays fondateurs et de quelques autres de l'Eurozone. Mais je ne suis même pas sûre que tous les membres de la zone euro seront partie prenante du noyau...