International Entretien

Beaucoup de colère s’est exprimée dans le monde musulman après la publication sur Internet d’extraits d’un film américain islamophobe et dans un hebdomadaire français de caricatures visant l’islam. "La Libre" a rencontré Abdel Hady Sewif, imam et orateur du Centre islamique et culturel de Belgique. Ce religieux est aussi le représentant en Belgique de la prestigieuse université/mosquée Al Azhar. Fondée au Xe siècle au Caire, Al Azhar est aujourd’hui l’institution sunnite la plus influente du monde musulman. Elle forme une bonne part des religieux du Moyen-Orient et promeut un islam modéré et ouvert sur le monde. Les paroles de cet homme de 43 ans, qui est aussi directeur de l’Institut islamique européen de Bruxelles, paraissent empreintes de sagesse et de tolérance. Des principes consubstantiels à l’islam, rappelle-t-il.

Comment expliquez-vous la colère qui s’est exprimée dans le monde musulman ?

L’islam refuse toute sorte de critique contre sa foi et les autres religions. Dès qu’il y a une insulte à l’égard d’une religion, quelle qu’elle soit, il est normal de se mettre en colère. Les musulmans se mettent aussi en colère quand on insulte les autres religions. Ils sont descendus dans les rues quand un film a visé Jésus.

Ce qui n’est pas normal, c’est que cette colère dégénère en violence…

Les actes de violence sont commis par des minorités extrémistes. Et il y en a dans toutes les sociétés, dans toutes les religions. Mais la majeure partie de ceux qui ont exprimé leur colère l’ont fait de manière pacifique et raisonnable. C’est leur droit. L’islam interdit toute forme de violence, que ce soit les attaques contre les personnes, contre les violations de propriétés publiques et privées, et criminalise ceux qui commettent ces actes. Il y a une loi en Egypte qui permet de poursuivre les personnes qui portent atteinte à l’islam et aux autres religions.

L’islam appelle pourtant à la retenue, suivant l’exemple de Mahomet, son prophète.

Notre religion apprend la retenue et la sagesse en réponse à l’agression contre une personne mais elle autorise la colère sage et pacifique quand il s’agit d’actes touchant aux religions et à leurs prophètes. En aucun cas l’islam ne donne l’ordre de commettre tel ou tel acte. Elle ordonne seulement le bon traitement d’autrui, en paroles, en actes, en jugements.

En voyant les foules, on remarque une différence d’ampleur. Il n’y aurait jamais une telle mobilisation en Occident, qui a tendance à tolérer le manque de respect religieux au nom de la liberté d’expression. Comment expliquez-vous cela ? Les musulmans sont-ils moins tolérants pour les insultes à leur religion ?

Ce n’est pas une question de tolérance. C’est une question de tabou. Toucher aux religions et aux prophètes, c’est tabou. En Occident, on considère que tout manque de respect à la religion et à ses symboles s’inscrit dans le cadre de la liberté d’expression. Au Moyen-Orient, on vit ça comme une insulte. Al Azhar respecte la liberté d’expression. L’islam est d’ailleurs la religion de la liberté, et appelle au respect de toutes les libertés, d’expression, de croyance Mais, c’est bien connu, la liberté de chacun se termine là où commence la liberté d’autrui.

L’attachement du musulman à sa foi reste très fort. Alors que l’Occident s’est dissocié de la religion, l’islam est très présent dans le champ social, politique, voire économique des sociétés musulmanes….

Oui, c’est vrai. L’islam a réglé toutes les affaires de la vie quotidienne, toutes les relations personnelles, entre musulmans et avec les non-musulmans, et aussi les relations sociales, économiques, même à l’environnement Et puisqu’elle a réglé cela, c’est la religion qui nous gouverne, du moins dans ses principes. C’est pourquoi ces principes religieux continuent à inspirer notre loi civile.

Donc, quand on porte atteinte à un symbole de l’islam, on malmène aussi la communauté musulmane dans son ensemble.

Oui, il y a un sentiment d’humiliation collective. La culture musulmane est la base de tout, elle oriente les réactions.

Al Azhar demande une résolution internationale qui criminalise les atteintes aux symboles des principales religions dans le monde. Cela peut-il, d'après vous, freiner les atteintes aux symboles religieux ?

Cela permettrait de punir ceux qui portent atteinte aux religions. Al Alzhar propose aussi une cour internationale de justice à même de poursuivre les responsables de tels actes qui menacent la paix mondiale. Al Azhar prépare un projet de loi, en concertation avec les institutions d’autres religions, à soumettre à l’Onu et à l’Union européenne. Le président Morsi a d’ailleurs évoqué cela lors de sa visite à Bruxelles (à la mi-septembre). Cette idée avait déjà été émise par le passé. Mais la multiplication et l’importance des actes qui portent atteinte à l’islam et aux autres religions ces dernières années rendent obligatoire la réalisation d’un tel projet. Les responsables de la communauté internationale doivent le soutenir. Sans quoi il est impossible d’établir la paix et la sérénité internationales.