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Jean-Paul Mari, grand reporter au "Nouvel Observateur", est à l'Hôtel Palestine de Bagdad en mai 2003 lorsqu'un char américain tire, sans raison probante, un obus sur l'immeuble où sont tués deux journalistes. Portant secours à un caméraman ukrainien, il voit "à la place de la blessure, une tache blanche et nacrée. Cette image m'est restée". Depuis, Jean-Paul Mari a cherché à comprendre comment soigner ces "blessures invisibles", ces traumatismes d'après-conflit. Son livre "Sans blessures apparentes" est le résultat de cette longue enquête.

Pourquoi ce livre ?

Cela faisait un moment que je voyais, sidéré, des combattants, sur les terrains de guerre, qui, tout d'un coup, semblaient avoir été touchés par une espèce de balle qui leur transperçait le cerveau et les foudroyait, alors qu'ils n'avaient aucune blessure physique. Souvent, une image, un son, une odeur étaient à l'origine de cela. Cette histoire de l'Hôtel Palestine m'a poussé à chercher à comprendre ce qui fait de tels dégâts. J'ai commencé à enquêter. Et j'ai découvert que c'est un phénomène extrêmement fréquent et tabou. Fréquent ? Maintenant, c'est officiel : le gouvernement américain a reconnu que parmi les soldats envoyés en Irak, il y avait un homme sur trois qui revenait avec une névrose traumatique, un syndrome traumatique de répétition, qui est un trouble psychique grave. Un sur trois. Comme ils vont envoyer 1,5 million de personnes en Irak, cela veut dire que 500 000 soldats sont atteints de cela. En 1939, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, il y avait encore dans les hôpitaux psychiatriques britanniques 200 000 hommes internés de la Première Guerre mondiale... Ce problème n'a pas d'époque. Toutes les guerres provoquent cela. Les combattants sont touchés, mais aussi les "humanitaires", les diplomates, les journalistes. Et j'ai voulu savoir pourquoi l'un était touché et pas l'autre. Qu'est ce qui se passe ? Vous prenez un combattant. Il entre dans un immeuble. Il le nettoie. Et en poussant une porte, il se retrouve face à un homme qui le vise avec son canon. Il s'aperçoit que sa propre arme est enrayée. Il dit : "Je suis mort." Le mécanisme, c'est "j'ai vu la mort ; je me suis vu mort ; je suis mort". Le problème est qu'après, l'homme agit comme s'il était vivant. Comment peut-on être vivant quand on est mort ? Là, le problème commence. Une immense fatigue, une période de latence pendant laquelle on nie le traumatisme, puis des cauchemars, la même image toutes les nuits, une image qui vous terrorise... Cette image traumatique va le poursuivre. Il ne veut plus dormir. Il prend des somnifères, des amphétamines, de la drogue... C'est un enfer. Comme l'horreur est une image, elle n'est pas dicible avec des mots. Et s'il arrive à commencer à dire l'horreur, les gens sont effrayés. Et donc, l'horreur est aussi inaudible. Voilà quelqu'un qui est enfermé avec son cauchemar et qui ne peut plus en sortir... Il va perdre sa femme, ses enfants, son appartement, son emploi. Quarante pc des SDF américains sont des vétérans du Vietnam...

Au départ, il a l'image de la mort. Est-ce nécessairement l'image de sa propre mort ?

L'image de la mort dans les yeux d'un ami vous renvoie à la vôtre. C'est une rencontre avec sa mort. Les anciens disaient : "Pas plus que le soleil, la mort ne peut se regarder en face." On ne peut pas rencontrer sa mort. C'est tabou. C'est interdit.

Avez-vous l'impression que c'est un problème qui, dans nos sociétés, est sciemment occulté ? Et pourquoi ?

C'est tellement fréquent qu'on devrait en parler. En France, il a fallu attendre 1992 pour reconnaître l'invalidité psychique. Pourquoi est-ce tabou ? D'abord, on n'aime pas parler de la mort. Deuxièmement, on n'a pas identifié le problème. Et cela n'intéresse pas l'institution d'en parler. L'armée n'aime pas dire que la guerre rend fou. Et puis reconnaître la blessure psychique, c'est payer des pensions, c'est une invalidité. En ce moment, c'est la panique aux Etats-Unis... Le gouvernement a décidé de distribuer gratuitement et sur simple demande du Prozac à tous les soldats engagés en Irak ou ailleurs... Cela veut dire qu'ils sont débordés.

C'est cependant l'armée qui a jeté les bases d'une prise en charge. Elle n'est pas encore suffisante ?

L'armée commence à envoyer des "psys" militaires. Ce sont eux qui connaissent le mieux l'histoire de ce phénomène. Mais elle reste scientifique. Il n'y a pas d'information qui est dispensée. On n'arrive pas à détecter ces personnes. On ne reconnaît pas la maladie. Alors qu'il suffirait que l'on repère ces personnes pour les soigner. C'est une névrose qui se soigne et qui se guérit, pas facilement mais... C'est un cancer de l'âme.

Vous dites que toute solution passe par la volonté d'affronter la maladie ?

Pour vaincre l'image de la mort, il faut l'affronter. Et arriver avec le "psy" à mettre des mots sur l'image. On peut mourir, survivre et revivre. On est au cœur de l'humain. Les psychopathes, les pervers, les psychorigides..., ceux-là ne sont pas touchés. Le problème est que cela touche des hommes, des vrais. C'est l'humanité qui est blessée. Pour comprendre ce qui se passe, il faut donc plonger au cœur de l'humain.

Ce livre a-t-il été pour vous une thérapie ?

Ecrire, c'est mettre des mots sur l'horreur. Des mots maladroits. Imaginez le papier que l'on aurait demandé à celui qui a assisté à Hiroshima et à qui on dit de faire quatre feuillets... Chaque fois qu'on écrit, on réfléchit. Déjà, c'est un début de travail sur soi. Surtout, cela m'a aidé à comprendre qu'il y a là un phénomène de grande ampleur dont très peu de gens parlent.

(*) Ed. Robert Laffont, Paris, 2008, 299 pp., env. 20 euros. Jean-Paul Mari a aussi ouvert un blog Web www.sansblessuresapparentes. blogspot.com.

© La Libre Belgique 2008