International Correspondante à New-York

José Guttierez nettoie les sanitaires, vide les poubelles et fait la poussière au musée de l’Immigration, à Ellis Island. Le destin de ce concierge est tout aussi extraordinaire que celui des millions d’immigrants venus d’Europe qui ont franchi à cet endroit la porte du Nouveau Monde, entre 1892 et 1954.

Motivé par la promesse d’un emploi, José Guttierez quitte seul son Mexique natal à l’âge de 15 ans. Direction, le nord. Une aventure rendue encore plus périlleuse par le fait que le jeune homme est sourd et muet. Arrivé aux Etats-Unis de façon illégale, il devient la victime d’un réseau qui force les sourds et muets comme lui à collecter de l’argent dans le métro en distribuant des porte-clés et autres gadgets aux passagers. Réduit en esclavage, il ne reçoit rien de l’argent récolté. Le soir, il dort comme une cinquantaine d’autres vendeurs de rue exploités, entassés sur des lits superposés dans deux maisons du Queens, à New York. Dénoncés, ses tortionnaires sont arrêtés par la police.

Suite à l’intervention du maire Michael Bloomberg, les victimes de ce trafic humain, passibles d’expulsion, reçoivent finalement l’asile aux Etats-Unis. Avec le soutien d’une organisation d’aide aux immigrants, José Guttierez s’inscrit dans une école spécialisée. Il y rencontrera sa femme, et décroche ensuite un emploi de la ville, à Ellis Island, avec vue sur la Statue de la Liberté. "Quand j’ai appris que j’allais aller travailler là-bas, j’ai été très ému", a-t-il expliqué récemment au "New York Times". Les médias se sont rués sur cette histoire, digne d’un conte de fée moderne, qui conforte l’image des Etats-Unis comme le pays des secondes chances.

L’ironie est que dans le même temps, l’Etat d’Arizona tentait d’appliquer la loi la plus restrictive en matière d’immigration illégale. Très strict, ce texte proposé par le gouverneur de l’Etat, la Républicaine Jan Brewer, faisait de tous les clandestins des criminels déguisés. La mesure la plus controversée autoriserait la police locale à se substituer à la police de l’immigration pour "procéder légalement à l’interpellation, à l’arrestation ou à la détention" d’un individu si celle-ci avait "un soupçon raisonnable" quant au statut de la personne sur le territoire, ou en cas de "délit présumé". Une autre mesure impose à tous les citoyens de porter sur eux leurs papiers d’identité, ce qui n’est normalement pas obligatoire aux Etats-Unis.

Depuis la signature de cette loi au mois d’avril dernier, de nombreux manifestants sont descendus dans la rue, en Arizona, mais aussi dans les Etats à forte minorité latina, au Texas, en Californie ou à New York, pour dénoncer "le délit de faciès" et la stigmatisation des immigrés.

L’administration Obama s’est jointe à six autres plaintes pour faire valoir son inconstitutionnalité. Au grand soulagement de la communauté hispanique, les plaidants ont eu gain de cause.

Mais la bataille n’est pas finie, puisque le gouverneur de l’Arizona entend faire appel et porter le cas jusqu’à la Cour suprême des Etats-Unis si nécessaire. Une dizaine d’autres Etats se sont dits prêts à lui emboîter le pas. Le débat sur l’immigration revient donc en force, à moins de trois mois des élections parlementaires. Certains Républicains proposent d’ailleurs d’amender la Constitution pour que les enfants nés d’immigrés illégaux sur le sol américain n’obtiennent plus automatiquement la nationalité, comme c’est le cas depuis 140 ans. Les Démocrates, eux, dénoncent de la propagande électorale.

Alors que le ton se durcit, les Etats-Unis continuent d’intégrer plus d’étrangers par an que tous les autres pays du monde confondus. Et la tendance ne s’essouffle pas. Entre 1965 et 2007, le nombre d’immigrants a quadruplé aux Etats-Unis, de 9,6 millions à 38 millions. Plus d’un million de personnes sont naturalisées tous les ans. Les illégaux, eux, seraient entre 12 et 20 millions.

Selon les études démographiques, l’Amérique de 2050 sera à plus de 50 % latino, noire et asiatique, reléguant les Blancs au statut de minorité. Les Etats-Unis éliront-ils un jour un président totalement issu de l’immigration ? Après l’élection de Barack Obama dont le père était kenyan et la mère américaine, les regards se tournent maintenant vers Bobby Jindal, le dynamique gouverneur républicain de la Louisiane. Ses deux parents sont arrivés du Punjab indien en 70. Lors des dernières présidentielles, Bobby Jindal, né à Bâton Rouge, en Louisiane, était pressenti pour figurer sur le ticket de John McCain si celui-ci l’avait emporté. A tout juste 39 ans, cet homme politique prometteur est un des visages de l’Amérique d’aujourd’hui.