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Ne dites pas à ma mère que je suis journaliste, elle me croit pianiste dans un bordel." Joris Luyendijk aurait pu paraphraser et reprendre la citation du publicitaire Jacques Ségala, tant le portrait sans complaisance qu’il dresse du métier de correspondant étranger au Moyen-Orient se révèle incisif et cruellement lucide. Dur, quand on est encore pétri d’idéaux, d’en être si souvent réduit à devenir "présentateur de l’information" recueillie par d’autres - en l’occurrence les agences de presse -, plutôt qu’"historien du temps présent".

Basé au Caire, à Beyrouth et à Jérusalem-Est, avant d’intégrer la rédaction néerlandaise du "NRC Handelsblad", Joris Luyendijk a vêtu ses habits d’anthropologue pour analyser les mœurs journalistiques et médiatiques dans son livre "Des hommes comme les autres", publié en français aux Éditions Nevicata. Il témoigne, analyse la force des mots, la partalité du langage - "les Palestiniens qui usent de la violence contre des civils israéliens sont des "terroristes", des Israéliens qui usent de la violence contre des civils palestiniens sont des "faucons" ou des "durs".

Son ouvrage, illustré d’anecdotes, se révèle aussi éclairant qu’effrayant. On en oublie - et c’est le reproche qu’on peut faire à l’auteur - le travail de ces journalistes et analystes pour lesquels la déontologie n’est pas un vain mot. On en oublie aussi malheureusement ceux qui risquent leur vie pour défendre le droit à l’information et la liberté d’expression.

Mais, au fil des pages, on comprend aussi à quel point il est difficile de pratiquer le métier de correspondant au Moyen-Orient. "Dans le monde arabe, le journalisme est impossible", assène-t-il. Parce que les régimes sont dictatoriaux, les statistiques inexistantes, les manifestations organisées.

On comprend aussi à quel point il est facile de tomber dans les travers du journalisme, avec ses déformations de l’information, ses mises en scène, ses reporters canalisés, alimentés par une seule et unique source, forcément partiale. Quand, en 1998, il atterrit au Soudan que les Américains viennent de bombarder, Joris Luyendijk constate ainsi que "tout avait été préparé pour nous". "Près de l’usine bombardée, les Soudanais avaient exposé les restes de bombes américaines", ainsi que "des claviers d’ordinateurs entre des pots de médicaments encore fumants." Ils indiquaient le chemin pour les hôpitaux où interroger les blessés. Et des journalistes suivaient.

"Comme le disait un directeur du Service de presse israélien : "Ce qui compte, ce n’est pas ce qui s’est passé. Ce qui compte, c’est comment ça passe sur CNN."." L’auteur décrit ainsi la redoutable efficacité de la machine médiatique israélienne qui prémâche les informations à destination des médias internationaux et les leur livre sur un plateau d’argent. Dans le centre de presse aménagé lors de la seconde intifada, "il y avait une pile de "récits optimistes" à l’attention des correspondants. Du précuit de A à Z : des enfants juifs, chrétiens et musulmans à la même école, la cueillette des olives par des Israéliens et des Palestiniens, des musiciens des deux communautés jouant dans le même orchestre ". On a tous vu de ces images positives dans les journaux télévisés.

Les Palestiniens, bien qu’ils soient, aux yeux du journaliste néerlandais, nettement moins doués pour faire passer leurs messages que les Israéliens, ne sont pas en reste. Joris Luyendijk s’est un jour rendu à Gaza pour récolter des témoignages de victimes de bombardements. "Alors que je filais, je vis quelqu’un placer des vêtements d’enfant dans les décombres. Des équipes de télévision étaient annoncées."

Personne n’ignore que les événements peuvent prendre une tournure différente dès lors que des caméras de télévision sont présentes. Le journaliste en donne une illustration parlante à Ramallah, devant l’hôtel City Inn où, à l’heure dite, tout est en place : les jeunes Palestiniens face aux soldats israéliens, les pierres qui volent, les tirs qui fusent. "Les caméras étaient-elles ici parce qu’il s’y passait quelque chose, ou se passait-il quelque chose parce que les caméras étaient là ?" Le spectacle est en tout cas garanti. "Si vous dézoomez, vous verrez 300 spectateurs, le vendeur de fallafels, l’ambulance, la télévision. Or, aucune télévision n’a eu l’idée de prendre un plan plus large", nous dit-il. "Ce qui reste hors-champ ne fait pas l’actualité." Pas souvent du moins.

"Ce que nous couvrons est une version de la réalité." Car le reporter reste un être humain, avec toute sa subjectivité. Mais aussi parce que les rédactions peinent à se détacher des informations données par les agences de presse ou les "grands" médias. Lorsqu’il téléphone aux Pays-Bas pour avertir son chef qu’un attentat vient tout juste d’être perpétré à Jérusalem-Est, en bas de chez lui, son interlocuteur lui demande s’il est bien sûr de son information : les agences de presse n’en parlent pas. Et si elles n’en parlent pas, "l’information n’existe pas "

L’auteur n’est pas tendre non plus avec les rédactions qui "adaptent leur ligne éditoriale" sur CNN, la BBC ou le "New York Times", dont les correspondants vivent dans des quartiers riches et ne sont pas souvent arabophones. "Imaginons qu’un correspondant marocain qui ne parle pas le néerlandais (...) soit envoyé à La Haye." Il vit dans un quartier cossu, côtoie des amis arabes et met ses enfants à l’école en arabe. "Quelle image aura ce correspondant des Pays-Bas ?", interroge-t-il. "Et encore, les Pays-Bas sont un pays libre, où les personnes interviewées ne redoutent pas que le traducteur arrondisse ses fins de mois auprès des services secrets."