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Qui êtes-vous ? "

- "Et vous, qui êtes-vous ?"

- "Je suis un membre de l’État islamique".

En composant le numéro de portable de son amie yézidie, il y a une dizaine de jours, Nareen Shammo ne s’attendait pas à tomber sur une voix d’homme. Il y a cinq heures à peine, elle lui avait encore parlé. D’une voix tremblante mais déterminée, elle demanda à l’inconnu où se trouvait son amie. Dialogue de sourds. Dans un arabe hésitant, l’homme lui affirma que son amie était en sécurité, que tous les portables avaient été confisqués, mais qu’elle devait se convertir à l’islam.

Nareen Shammo est une jeune journaliste d’Erbil qui travaillait jusqu’à l’attaque de l’État islamique (EI, ou Daech en arabe) pour une chaîne de télévision arabe. Elle se définit maintenant comme une activiste et a décidé de se battre pour sauver les milliers de yézidis qui ont été kidnappés par les jihadistes.

Au moins 4 000 otages, selon les yézidis

Elle estime à 7.400 le nombre de yézidis pris en otage par l’EI. Son estimation se base sur des informations recueillies dans les camps de réfugiés et sur des témoignages directs de yézidis pris en otage. Elle affirme qu’au moins 4 011 yézidis (elle a les noms et adresses), dont 2 500 femmes, sont détenus ou ont disparu. " L’État islamique va les amener en Syrie et, je le crains, les utiliser comme boucliers humains " en cas de frappes aériennes.

Car depuis le début des frappes aériennes américaines, les peshmergas kurdes ont reconquis du territoire. Daech semble être dans un état de panique. Les militants yézidis d’Erbil savent que les otages bougent constamment de lieu de détention et glissent progressivement vers la localité d’Al Hawl en Syrie, juste derrière la frontière irakienne.

" Les gens nous disent au téléphone qu’ils préfèrent être tués dans une frappe aérienne que de partir en esclavage", dit un militant. Car dans cette guerre où les jihadistes excellent à utiliser les réseaux sociaux, les otages parviennent de leur côté à faire passer des messages à leurs parents réfugiés derrière les lignes peshmergas (voir les extraits, ndlr).

Persécutés depuis plus de quatre siècles

Les yézidis affirment que cette attaque de Daech est la 74e menée contre leur communauté, la première datant de 1602. En majorité kurdophone, cette minorité compterait 600 000 personnes en Irak dont 70 % vivent dans la vallée de Sinjar. Elle vit dans une région qui est ballottée entre les territoires gérés par le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani et des zones de peuplement arabes sunnites qui hébergent depuis l’intervention américaine en Irak de 2003 des mouvements proches d’Al Qaida.

Le harcèlement dont ils ont été la cible a incité de nombreux yézidis à émigrer. On trouve une forte communauté en Allemagne, mais aussi en Syrie, en Russie, aux Etats-Unis, en Iran et en Turquie.

" Comment pouvons-nous croire à ces sunnites qui nous persécutent ?" , demande Nareen Shammo. " Comment pouvons-nous croire dans les peshmergas s’ils prennent la fuite ? Comment pouvons-nous croire dans l’État irakien s’il ne nous défend pas ? "

Leur religion atypique, antérieure à la chrétienté et à l’islam, reste méconnue et fait l’objet d’interprétations diverses. Les sunnites reprochent aux yézidis d’être des adorateurs du diable, ce qu’ils démentent fermement. Ils croient en un seul dieu, en dessous duquel se trouve le Tawous Malek, l’Ange-Paon, puis six autres anges. Le culte de la nature joue un rôle important dans cette religion proche du zoroastrisme et leur principal lieu saint est la vallée de Lalesh, dans le Kurdistan irakien, où ils se rendent notamment pour les cérémonies de baptême.

Daech applique ses règles à la lettre

En créant un califat entre l’Irak et la Syrie, Daech veut établir un territoire débarrassé de toutes les croyances non-sunnites et prône une purification de l’islam. La religion yézidie, préislamique, doit donc être anéantie. Les chiites, qui étaient un millier à Sinjar, ont également été chassés.

Selon les témoignages recueillis à Erbil, les jihadistes sont extrêmement bien organisés et appliquent une politique sélective et systématique selon l’appartenance à une communauté.

" Daech est brutale mais a aussi ses règles ", affirme un propriétaire agricole du nord de Mossoul. "S i vous n’êtes pas sur leurs listes, on vous laisse passer. Mon cousin sunnite a été arrêté à un barrage. Ils ont vérifié son nom sur un ordinateur, puis l’ont laissé passer en présentant leurs excuses. C’est un homme d’affaires. S’il avait travaillé pour le gouvernement, il aurait été tué. Quatre-vingts pourcent des règles de Daech sont tirées du Coran. Il reste les 20 %."

"Les jihadistes ne sont pas des musulmans. Ils se revendiquent de l’islam mais ils sont en fait contre tout le monde. Ils frappent tout le monde ", rétorque Nahima, une femme chiite réfugiée avec ses huit enfants dans une école de Zakho, une ville du nord du Kurdistan irakien. La participation de voisins sunnites au nettoyage ethnique dans la vallée de Sinjar est aussi attestée par les témoignages, ce qui rendra un retour à la coexistence encore plus difficile.

" Je suis sûr à 100 % que nous ne reviendrons pas sur nos terres ", affirme Hussien Khaleef, un jeune père de 24 ans, réfugié avec femme et enfants dans un camp de toile non loin de la frontière turque. " Ils ont fait sauter nos temples, vidé nos maisons. Qu’allons-nous faire ? Repartir à zéro ?"

Les yézidis savent qu’une coalition internationale ne déploiera pas de soldats au sol et doutent que les peshmergas puissent garantir durablement leur sécurité. Minorité parmi les minorités, les yézidis n’ont qu’un seul député au parlement de Bagdad, une femme. Après le choc de leur exode, début août, les yézidis s’interrogent aujourd’hui sur leur avenir. " Leur niveau d’angoisse n’a pas baissé" , explique un membre d’Action contre la Faim, qui est en train de préparer un soutien psychologique aux yézidis. La plupart des familles connaissent des membres de leur entourage qui ont disparu. Et dans les camps, les rumeurs courent, invérifiables.

On parle de personnes enterrées vivantes, de femmes vendues en Arabie Saoudite, d’exécutions, de viols, de mariages forcés.

Les officiels kurdes reprochent à la communauté internationale de ne pas avoir écouté leurs avertissements sur la menace que représente l’État islamique. " Avant l’arrivée de Daech en Irak, nous avions prévenu les Etats-Unis et Bagdad. On ne nous a pas écoutés ", regrette Khalil Mahmood Ossi, le maire de Zakho.

La reconquête par les peshmergas

Pour l’heure, les peshmergas et les combattants yézidis ont pris le contrôle des montagnes de Sinjar, où plusieurs milliers de yézidis sont encore présents. Ils ont ouvert un corridor humanitaire jusqu’à ces montagnes qui culminent à 1400 mètres. Aidés par les frappes américaines, ils avancent peu à peu.

À Zumar, un général a été tué lors d’un bombardement par l’État islamique. " C’était un ami ", dit un député kurde de Bagdad. "I l y a quelques jours, nous parlions encore de nos projets de vacances et ce midi, je suis allé voir ses enfants…".

Les peshmergas attendent une aide internationale - des armes plus sophistiquées, des lance-roquettes, des hélicoptères. La ville de Sinjar est toujours aux mains de Daech et le sort des kidnappés suscite les plus vives inquiétudes.




"La Libre" a recueilli les témoignages de femmes prises en otage par l'Etat islamique en Irak. En voici quelques extraits poignants:


“Ils détiennent entre 15 et 45 otages dans chaque maison. Ils ont pris l’épouse de mon frère et lui ont dit qu’elle recevrait un nouveau mari parce qu’ils avaient tué le sien”.

“Chaque jour, ils nous insultent. Ils nous disent qu’ils ont tué nos enfants. Un membre de Daech a dit : J’ai tué beaucoup d’enfants avec cette main.”

“Nahima s’est suicidée. Tous les hommes de sa famille ont été tués. Il n’y a que deux survivants. Les trois filles ont essayé de se pendre avec leur foulard. Seule Nahima a réussi. Elle s’est suicidée dans la douche. Daech a dit qu’il ne fallait pas faire cela.”

“Nous étions plus d’un millier. Des étrangers sont venus, pas des membres de Daech, mais des Saoudiens, des Pakistanais, des Afghans et des Qataris. Ils prenaient 20 à 100 filles chaque fois. Nous ne sommes plus que 400.”

“Dans cette maison, un docteur est venu pour vérifier celles qui n’étaient pas vierges. Une des filles yézidis a déchiré ses vêtements, elle pleurait.”

“Chaque famille reçoit le matin un morceau de pain et de fromage. A midi, nous avons du riz. Le soir, un morceau de pain et une pomme de terre.”