"Les extravagants": Jakob Augstein cultive le plaisir de déplaire
Le plus grand empêcheur de tourner en rond du monde médiatique allemand est assurément le multimillionnaire Jakob Augstein, héritier de Rudolf Augstein, le légendaire fondateur de l'hebdomadaire "Der Spiegel". Portrait.
- Publié le 16-08-2015 à 15h54
- Mis à jour le 18-08-2015 à 15h14

Ils sont provocateurs, excentriques, extravagants. Du haut de leur tribune politique et/ou médiatique, ils font, chacun à sa manière, beaucoup parler d'eux dans leur pays respectif, en Allemagne, au Brésil, aux Pays-Bas, en Israël, au Royaume-Uni, en Italie, aux Etats-Unis, en Russie… Businessmen, artistes, patrons de presse, politiciens, hommes d'Eglise, ils sont des empêcheurs de penser en rond, des francs-tireurs, des polémistes grotesques, des intellectuels subversifs, ceux par qui le scandale arrive. Aussi extravagants peuvent-ils être, leurs paroles et leurs actes révèlent quelque chose de la société dans laquelle ils évoluent.
Trublion médiatique
Outre la fortune, Jakob Augstein a hérité de son père, Rudolf Augstein, fondateur de l'hebdomadaire "Der Spiegel", la passion du journalisme. A cette différence près que si le second fût l'un des journalistes les plus respectés d'Allemagne, le premier est un trublion, qui n'aime rien tant que de donner des coups de pieds dans la fourmilière médiatique, et s'est créé quantité d'adversaires.
Jakob Augstein, multimillionnaire mélancolique
Le plus grand empêcheur de tourner en rond du monde médiatique allemand est assurément le multimillionnaire Jakob Augstein, héritier de Rudolf Augstein, le légendaire fondateur de l'hebdomadaire "Der Spiegel".
Le fils prend un malin plaisir à prendre les dirigeants et la presse à rebrousse-poil. On ne compte plus ses attaques au vitriol. "Allemagne, ton malheur est le centrisme. L'Europe est en émoi. Les protestations politiques sont de retour, en Grèce, en Espagne, au Royaume-Uni. Sauf en Allemagne. Ici la démocratie s'est endormie. Les Allemands confondent apathie et stabilité", écrit-il dans sa chronique sur le "Spiegel Online".
Une autre fois, il se moque des leaders sociaux-démocrates, qui proposent de renoncer à un candidat pour la chancellerie en avançant que, de toute façon, Angela Merkel l'emportera. Pour lui, le SPD est "un parti zombie". "S'il cherche secrètement la mort, l'électeur satisfera ce désir."
L'héritier turbulent d'un père respecté
Dans un pays où on apprécie peu l'ironie mordante à la limite du cynisme, Jakob Augstein ne se rend pas populaire, surtout qu'il cultive son image de sale caractère. Il prêche la révolution dans les pays nantis, bien qu'il ait hérité de la fortune de papa.
En tant qu'exécuteur testamentaire, il représente à l'assemblée des sociétaires du "Spiegel", les 24 % appartenant à lui et à ses sœurs, la société des rédacteurs possédant, elle, 50 % des parts. La valeur des parts en mains de la famille est estimée à 160 millions d'euros.
Jakob Augstein a perdu un procès, dans lequel il voulait récupérer la minorité de blocage de 25 %.
Cet anticapitaliste a le sens des affaires. Ainsi, après avoir racheté en 2008 l'hebdomadaire intellectuel de gauche "Der Freitag", ("Le Vendredi"), il y a introduit la publicité, indignant rédacteurs et lecteurs. Editeur, gérant et rédacteur en chef, il éponge les pertes de l'hebdo berlinois, dont la diffusion stagne à 20 000 exemplaires. Il peut se le permettre, puisque le "Spiegel", dont la diffusion payante dépasse toujours 800 0 00 exemplaires, verse de copieux bénéfices à ses sociétaires.
Intelligent, cultivé, ayant fait des études à Sciences Po à Paris et de philologie allemande et de théâtrologie à Berlin, il n'a cependant pas l'envergure de son père décédé en 2002. En 2000, plusieurs centaines de journalistes avaient sacré Rudolf Augstein "journaliste du siècle". Fondateur du "Spiegel" en 1947, il en avait fait, comme il disait, "le canon de la démocratie" . Il avait de la grandeur : en "patriote", il avait loué Helmut Kohl, qu'il n'aimait pourtant pas, pour la réunification allemande, alors mal vue de la gauche ouest-allemande.
Boutefeu médiatique, Jakob aurait-il hérité du tempérament irréductible de son père ? On l'a pensé jusqu'en 2009, quand le fils a informé l'opinion que son père est en fait Martin Walser, le dernier des trois grands écrivains allemands d'après-guerre encore en vie, après la mort de Heinrich Boll et de Gunter Grass.
Accusé d'antisémitisme
En 2012, Jakob Augstein opéra une "percée" internationale : le Simon Wiesenthal Center de Los Angeles le plaça sur la liste des dix plus grands antisémites du monde. Il avait critiqué la politique d'Israël dans les territoires occupés. L'intellectuel allemand d'origine juive Henryk M. Broder, qui ne fait pas dans la dentelle, l'avait alors qualifié d'"antisémite de la plus pure espèce" . Plusieurs dirigeants allemands avaient pris la défense d'Augstein et Broder avait atténué sa critique.
Jakob Augstein sourit rarement. Serait-ce un mélancolique, un esprit déchiré ? Dans une récente chronique consacrée à la Grèce, il a qualifié l'intransigeant ministre allemand des Finances Wolfgang Schauble de "chancelier occulte de la douleur". Il ne se gêne pas pour rappeler que le ministre, paraplégique depuis 1990, a subi il y a cinq ans une grave opération intestinale, dont la cicatrice avait du mal à se fermer. Jakob Augstein cite alors Nietzsche, pour lequel une grande douleur "est le dernier libérateur de l'esprit" ; " une longue douleur, qui nous consume lentement comme du bois vert, nous force à descendre dans nos profondeurs" .
Le frère de Schauble avait dit à l'époque : "Les douleurs ont démoralisé mon frère." Dans sa chronique, Augstein ne fait pas de lien direct entre les douleurs de Schauble et le traitement qu'il réserve à la Grèce. Mais l'auteur semble insinuer que, parce que le ministre a tant souffert lui-même, il veut faire souffrir les Grecs. Sagacité ou méchanceté ?