International

Évocation

Mais où est donc passé Jean-Claude Garot ?

Cette question, beaucoup d'anciens de Mai 68 l'ont posée. Véritable entrepreneur de la presse de gauche alternative dans les années soixante et 70, l'homme avait quasiment disparu de la circulation après la faillite de l'hebdomadaire "Pour" en 1982.

On sut qu'il était parti aux Etats-Unis pour lancer des magazines sportifs. "La Libre" l'a retrouvé dans la région namuroise, où, à l'aube de la retraite, il vient de vendre ses derniers titres et dit avoir remboursé ses ultimes dettes.

"Je vis à Mozet depuis onze ans , dans le village de mes parents", dit-il. "J'aime me promener dans les bois. Cela me fait du bien". Difficile d'imaginer que ce sexagénaire tranquille, né en octobre 1940, a été un trublion de la politique belge. Et pourtant, Jean-Claude Garot a une longue histoire derrière lui, qui symbolise à bien des égards l'extraordinaire trajectoire de ceux qui voulaient, dans les années soixante, changer le monde.

Un édito aux Temps Modernes

Un document auquel Garot tient beaucoup n'est pas signé. C'est un exemplaire des "Temps Modernes" de Jean-Paul Sartre, paru en mai-juin 1968, qui publie un éditorial repris au mensuel étudiant belge "Le Point". Intitulé "Victoire dans la victoire", l'éditorial célébrait cette révolution où "la bourgeoisie est mise hors-la-loi par ses propres fils". "Nous ne pourrions mieux dire", fit savoir dans l'avant-propos la prestigieuse revue fondée par Sartre. Le texte était l'oeuvre de Garot - qui avait lancé "Le Point" en 1965 alors qu'il était en 2ème candi en sciences économiques et financières à l'ULB - et de Pierre Verstraeten, un professeur de philosophie, ami de Roger Lallemand.

Jean-Claude Garot n'est pas un fils de la bourgeoisie. Son père était petit agriculteur à Mozet, pour le compte de l'Évêché, avant de partir, contraint, pour l'usine Renault à Bruxelles. Garot, adolescent, n'était pas politique. Il fit son athénée à Ixelles, puis l'ULB. Le vrai choc fut la vision du film "Mourir à Madrid" de Frédéric Rossif, sorti sur les écrans en 1963. L'ULB était à cette époque une "usine politique" où excellaient dans la contestation des étudiants nommés Michel Graindorge ou Jean-Louis Roefs.

Dans ce milieu, Garot gravit rapidement les marches. Son premier "coup" - la réduction du prix des syllabus - lui valut d'être propulsé délégué aux presses universitaires. Il créa aussi l'APEF, l'agence de presse étudiante francophone.

Entre Bruxelles et Paris

Mais c'est la fondation du magazine "Le Point", en 1965, qui le lança réellement dans l'aventure de la presse alternative. Les fonds étaient privés ou tirés d'une brasserie d'étudiants située rue de la Pépinière. Pierre Verstraeten, qui dirige une collection chez Gallimard, introduit Garot dans l'intelligentsia de gauche parisienne, ce qui vaut à Garot de pouvoir interviewer Jean-Paul Sartre en 1967.

De jeunes journalistes talentueux comme Jean-Jacques Jespers, André Menu et Hugues Le Paige rejoignirent la rédaction. Des correspondants d'autres universités - François Martou à Louvain, Guy Quaden à Liège - écrivaient occasionnellement. Le premier numéro fut tiré à 35000 exemplaires. Trente-et-un mille furent vendus.

C'est de sa rencontre avec Sartre que Garot a appris le rôle que pouvait jouer un intellectuel. "Deux éléments sont indissociables dans l'intellectuel : la radicalité et le sens critique. Sitôt qu'il y a dévoiement de l'un ou de l'autre, cela ne va pas", dit aujourd'hui Jean-Claude Garot.

"Le Point" fut un incroyable creuset de talents, non seulement à Bruxelles, mais aussi à Paris où s'y frottent de futurs journalistes comme Marc Kravetz, Jean-Marcel Bouguereau et Jean-Louis Péninou.

En mai 1968, Garot redouble d'ardeur. Il s'oppose aux CRS, rue Gay-Lussac à Paris, où il est blessé par une grenade. Il fait publier une édition spéciale du "Point", sur huit pages. Le journal titre : "Nous sommes 40 000 isolés enragés". Le ministre français de l'Intérieur de l'époque, Raymond Marcellin, dressa une liste des indésirables en France. Y figuraient Daniel Cohn- Bendit, Ernest Mandel mais aussi Jean-Claude Garot.

Le champ du possible

Mai 68 fut un mouvement mondial, alimenté par la guerre du Vietnam, l'attentat contre Rudy Dutschke en Allemagne et les revendications syndicales en France. "Il n'y avait pas en France et en Belgique d'inquiétude sociale", se souvient Garot. "Aujourd'hui, le pouvoir d'achat est devenu une angoisse. A cette époque-là, les fils de bourgeois n'avaient pas d'angoisse existentielle".

Mais les contestataires avaient un désir d'émancipation. "La chose la plus fondamentale que notre génération a faite, c'est d'avoir ouvert le champ du possible dans la vie familiale, sexuelle et entrepreneuriale", dit Garot. "Sa plus grande erreur, comme l'a dit récemment Cohn-Bendit, c'est de n'avoir pas prévu de stratégie de sortie du brasier qu'on avait allumé. De Gaulle avait imaginé une sortie. Il a gagné".

Après l'expérience de "Pour", Garot a refait sa vie à Paris et aux Etats-Unis où il est resté jusqu'en 1997 (voir page suivante). Aujourd'hui, alors que les émissions de télévision réveillent les souvenirs de ces années folles, le rebelle d'hier veut reprendre part au débat d'idées. "Face à la mondialisation, il nous reste dix ans pour éviter des catastrophes sociales et économiques", estime le futur retraité actif. "A son anniversaire, récemment, mon ami Isy Fiszman m'a dit : Jean-Claude, qu'est-ce qu'on attend, bordel !".