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Surtout, ne pas contribuer à lui faire de la pub. Mercredi, Nicolas Sarkozy et ses partisans ont veillé à ne pas alimenter, par leurs réactions, l’agitation médiatique qu’a suscité, pendant toute la journée, Alain Juppé. Le matin même, prenant tout le monde de court, le maire de Bordeaux a annoncé qu’il briguerait l’investiture de la droite en vue de l’élection présidentielle de 2017. Il sera donc candidat à la primaire par laquelle, en 2016, l’opposition désignera son poulain pour le prochain scrutin élyséen.

Ce "coming out" juppéiste est survenu alors que, fin août, Nicolas Sarkozy lui-même doit clarifier son (probable) retour en politique active - si tant est qu’il ait jamais quitté ce métier. L’ex-président dira notamment si, à l’automne, il brigue, ou non, la présidence de son ex-parti, l’Union pour un mouvement populaire (UMP). Une telle candidature, le cas échéant, serait immanquablement interprétée comme étant, de sa part, un galop d’essai avant sa participation à la course de 2017 pour l’Elysée.

Mercredi, dès lors, en se déclarant d’emblée, Alain Juppé a brûlé la politesse à Nicolas Sarkozy. Voire a tenté de lui couper l’herbe sous le pied.

Surfer sur sa popularité, casser un cliché

Légitimement, son initiative a fait grand bruit. Elle relève toutefois plus du coup d’accélérateur sur la forme que du coup de théâtre sur le fond. Auparavant, en effet, Alain Juppé n’avait jamais exclu d’être candidat à cette primaire pour 2017. En juin, il avait même publiquement déclaré réfléchir à cette opportunité. Et il avait eu un tweet prometteur ("Quand je me lance, c’est pour gagner"), assorti d’un hashtag explicite (#2017).

Le maire de Bordeaux hâte le tempo, pas seulement pour surfer sur les sondages qui, depuis des mois, le désignent comme l’homme politique le plus apprécié des Français. Il agit de la sorte également parce que, se serait-il déclaré après Nicolas Sarkozy qu’il serait apparu, aux yeux de l’électorat de droite (très légitimiste), comme le diviseur de sa propre famille politique. En outre, en prenant l’initiative, Alain Juppé espère casser l’image velléitaire qui lui a toujours collé à la peau, décrédibilisant son profil présidentiable. Surtout, ce faisant, il espère sanctuariser cette procédure des primaires pour l’investiture de 2017, dont Nicolas Sarkozy ne veut pas entendre parler - l’ex-président s’estimant au-dessus du lot. Désormais, "avec la candidature de Juppé, président fondateur du parti, et autorité morale à droite, on voit mal comment Sarkozy pourrait éviter ces primaires", selon le politologue Thomas Guénolé.

Instiller le poison doute

Alain Juppé a également insisté sur le fait que, selon lui, la droite ne gagnerait l’Elysée en 2017 qu’à l’issue d’une primaire ouverte à tous les citoyens intéressés (et non aux seuls adhérents de l’UMP) ainsi qu’à l’électorat centriste (et pas au seul électorat UMP). C’est un argument tactique cousu de fil blanc. En effet, le maire de Bordeaux sait que, s’il affronte Nicolas Sarkozy dans une primaire réservée aux seuls militants UMP (qui adulent toujours l’ex-président), il a peu de chances de l’emporter. En revanche, si leur duel est arbitré par les électeurs au sens large et y compris par des votants centristes, "Alain Juppé est certainement le candidat le mieux placé" pour défier Nicolas Sarkozy, aux yeux du politologue Pascal Perrineau.

En outre, en insistant lourdement sur les risques d’échec d’une candidature Sarkozy marquée très à droite et non adoubée au préalable par le centre, Alain Juppé appuie là où cela fait mal : il tente d’instiller encore un peu plus le doute. Or, à en croire le sondeur Emmanuel Rivière (TNS-Sofres), "un certain nombre d’électeurs de droite et de centre sont déjà en train de se demander s’il ne leur faudrait pas chercher un autre candidat que Nicolas Sarkozy. L’annonce d’Alain Juppé peut donc bousculer encore un peu plus leurs incertitudes."

Affecter la sérénité

Pour autant, mercredi, réagissant en privé, les proches de Nicolas Sarkozy ont affecté la plus parfaite sérénité. Dans le camp de l’ex-président, certes, on crédite Alain Juppé d’avoir joué là un coup tacticien assez fin. Mais, pour autant, l’on assure continuer à ne pas douter un seul instant de l’inéluctabilité, à terme, de la victoire de Nicolas Sarkozy. Victoire par KO, sur tous ses concurrents, et y compris sur son rival le plus populaire du moment.

Pareillement, l’ex-Premier ministre François Fillon (lui aussi candidat pour 2017) a fait mine de ne pas prendre ombrage de cette tapageuse intrusion juppéiste dans la course élyséenne. Alors pourtant que ce duel de chefs annoncé risque bien de le reléguer au rang d’aimable outsider.