International Reportage Envoyé spécial à Presovo

Presevo - Le poste-frontière de Muçibaba, sur la route qui relie Presevo, en Serbie, à Gjilan, au Kosovo, est perdu dans la neige. La vallée de Presevo appartient à la Serbie, mais 100 000 Albanais y vivent. Même si la communauté internationale ne cesse d’insister sur "l’intangibilité des frontières", on évoque de plus en plus, depuis quelques années, l’hypothèse d’un grand "troc" territorial : le nord, serbe, du Kosovo reviendrait à la Serbie, qui cèderait en échange la vallée de Presevo au Kosovo.

En attendant que de plus puissants qu’eux décident de leur sort, les habitants de la vallée de Presevo ont l’habitude de se rendre au Kosovo à la moindre occasion : beaucoup de familles sont établies des deux côtés d’une frontière que rien ne venait matérialiser jusqu’à la guerre de 1999. Depuis, si l’on vient de Presevo, il faut d’abord passer le poste de "contrôle administratif" serbe - Belgrade, ne reconnaissant pas l’indépendance du Kosovo, ne parle pas de "frontière" - puis la douane du Kosovo.

Normalement, pour les voitures de Presevo, les contrôles se limitaient souvent à de cordiaux saluts échangés avec les douaniers et les policiers, forcément liés par quelque cousinage avec les voyageurs de passage.

Tout a changé depuis le 1er janvier, quand Belgrade et Pristina ont signé un accord de "libre circulation". Jusqu’alors, les véhicules immatriculés au Kosovo ne pouvaient pas pénétrer en Serbie mais, désormais, quand ils se présentent aux "postes administratifs" serbes, ils déposent leur plaque du Kosovo et reçoivent une plaque provisoire serbe pour la durée de leur séjour. Ils doivent aussi payer une assurance au tarif exorbitant de 60 euros pour deux semaines.

Au nom de la "réciprocité", la même règle vaut désormais pour les véhicules serbes pénétrant au Kosovo. "Concrètement, hormis quelques officiels de Belgrade, cette règle ne s’applique qu’à nous, les Albanais de Presevo", s’indigne Blerim, un commerçant qui va, chaque jour, s’approvisionner en produits frais au Kosovo, où les prix sont un peu plus bas qu’en Serbie. "60 euros pour deux semaines, personne ne peut payer une telle somme, c’est le coup de grâce pour notre région qui est déjà sinistrée."

De fait, le petit commerce transfrontalier constitue presque la seule activité économique de Presevo. Le chômage est massif et la population survit grâce aux transferts de fonds de l’importante diaspora établie à l’étranger.

Les taxis eux-mêmes ont augmenté leurs prix. Pour aller de Presevo à Gnjilane, une place dans une voiture où s’entassent quatre passagers coûte désormais 3,5 euros, au lieu de 3 euros. "50 centimes, ce n’est peut-être rien pour vous, mais ici, il y a des gens qui ne peuvent pas payer ce supplément", s’indigne Rexhep, un chauffeur, qui avoue faire "au mieux" un voyage chaque jour. Si l’on additionne le prix de l’essence à celui des diverses taxes, on comprend que les 60 euros d’assurances réclamés par le Kosovo rongent l’essentiel des bénéfices.

"C’est injuste", reconnaît Ragmi Mustafa, le maire de Presevo. "Nous avons toujours aidé le Kosovo, nous n’avons jamais mégotté notre solidarité, mais Pristina nous a oubliés " L’homme réfléchit un instant en tirant sur sa cigarette avant d’ajouter d’un ton sentencieux : "C’est encore une stratégie de Belgrade, qui a réussi à diviser les Albanais."

De fait, reconnaît le journaliste Belgzim Kamberi, "alors que les Serbes de Mitrovica viennent de désavouer Belgrade et le dialogue mené avec Pristina en leur nom, c’est bien la première fois que les Albanais de Presevo osent critiquer Pristina".

L’accord de "libre circulation" entre Belgrade et Pristina ne fait guère qu’un heureux. Shemsi Rexhepi déneige consciencieusement le parking qu’il a ouvert sur le terrain de sa vieille maison, jouxtant le poste de Muçibaba. On peut y garer sa voiture contre une redevance d’un euro pour 24 heures, la solution choisie par tous ceux qui ne veulent pas payer l’assurance et préfèrent poursuivre leur voyage en stop. "Je n’ai pas à me plaindre. Malgré la neige, j’ai de plus en plus de clients", se réjouit le vieil homme en prenant la pose, appuyé sur sa pelle. Lui-même ne sait pas trop si son village appartient au Kosovo ou à la Serbie.