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Face aux menaces de boycott inhérentes à la crise provoquée par la mort de Jamal Khashoggi, l'Arabie saoudite peut-elle user de l'arme pétrolière pour se défendre?

L'Arabie saoudite est sous le feu des critiques depuis l'annonce de la mort du journaliste saoudien Jamal Khashoggi à Istanbul le 2 octobre dernier. Ce virulent critique du pouvoir serait mort étranglé lors d'une rixe, à l'intérieur du consulat saoudien. Vertement critiquée, Ryad a fini par reconnaître qu'une "erreur monumentale a été faite, aggravée par la tentative de la cacher", dimanche soir.

Si Donald Trump a durci le ton ce dimanche, en évoquant des "mensonges et des tromperies" dans le chef de la capitale saoudienne, un risque de sanctions contre l’Arabie saoudite pourrait-il entraîner une crise pétrolière majeure ? L'État saoudien est en effet l'une des trois plus grandes réserves pétrolières au monde, avec le Venezuela et le Canada.

"Sur la question du potentiel de l'Arabie saoudite de provoquer une crise pétrolière, la réponse est affirmative. Par contre, personne n'a intérêt à ce qu'une telle crise se produise. Ni les Etats-Unis, ni même l'Arabie saoudite elle-même. Les Saoudiens sont déjà au coeur de tellement de polémiques - notamment la guerre au Yémen - que ce n'est pas l'Affaire Khashoggi qui risque de bouleverser le cours des choses. Par contre, il est clair que l'affaire suscite une émotion particulière, du fait qu'il s'agissait d'un journaliste exilé aux États-Unis. Certains États pourraient prendre des mesures diplomatiques et "geler" les importations et exportations pour calmer l'opinion publique. Mais attention, l'emploi du mot "geler" est voulu, et sous-entend qu'il y aura dégel", analyse Vincent Eiffling, chercheur associé en relations internationales au CECRI, Centre d'étude des crises et des conflits internationaux de l'UCLouvain.

Les Etats-Unis, alliés historique

Le ministre saoudien de l'Énergie a d'ailleurs déclaré à l'agence russe Tass qu'il n'avait "aucune intention d'imposer à ses clients occidentaux un embargo sur le pétrole (...) et continuera à dissocier le pétrole de la politique." L'Arabie saoudite aurait compris la leçon de l'embargo sur le pétrole de 1973. Le pays avait réduit sa production de pétrole de 5% par mois, afin d'obliger l'armée israélienne de se retirer des territoires arabes occupés, Mais si le résultat à court terme avait été bénéfique pour l'économie de Ryad, à long terme, les pays occidentaux étaient parvenus à réduire leur dépendance au pétrole en favorisant d'autres sources d'énergie comme le charbon, le gaz et le nucléaire.

"Mais toute l'affaire Khashoggi pourrait être instrumentalisée par les Européens afin de faire pression dans le cadre de la question nucléaire iranienne et ainsi mettre l'Arabie saoudite face à ses propres démons. Il faudra de toute façon trouver un bouc-émissaire et tant pour Washington que Ryad, il faudra que cela soit quelqu'un d'autre que le prince héritier Mohammed ben Salmane. Toute la diplomatie américaine est construite autour de cette position d'allié historique de l'Arabie saoudite", poursuit Vincent Eiffling.

Quant au positionnement de la Turquie, qui a déclaré que "toute la vérité" serait faite sur la mort mystérieuse du journaliste Khashoggi, il faut comprendre une grande rivalité entre les deux États. "Ce sont deux grands pays d'influence, avec deux grandes idéologies religieuses, qui s'affrontent. Le wahhabisme pour Ryad et le sunnisme hanafite en Turquie, qui sont deux outils pour propager une image positive de leur État", conclut le chercheur.