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Ces trois dernières années, l’Allemagne a été le pivot autour duquel a tourné la politique européenne. En raison de son poids économique, démographique et donc politique. Mais aussi parce que les Allemands ont très mal digéré la crise de la zone euro, dont ils tiennent pour responsables les pays ayant fait preuve de laxisme budgétaire et/ou économique. Aussi la rigoureuse Allemagne a-t-elle mis tout son poids dans la balance pour remodeler l’union économique et monétaire. A sa façon, si ce n’est à son image.

“Les Allemands ont été un acteur clé, parce que sans eux, la réponse à la crise de la zone euro n’aurait eu aucune crédibilité. Sans l’Allemagne, pas de fonds de secours de la zone euro (elle en est le premier contributeur), rappelle toutefois un diplomate européen de haut rang. “Mais ça ne veut pas dire que Berlin a toujours pris les bonnes décisions”, complète la même source. En octobre 2011, la chancelière Angela Merkel, soutenue par le président français Sarkozy, avait exigé que le secteur privé contribue au renflouement des pays de la zone euro en difficulté. “Berlin a réussi à embarquer tout le monde mais cela a fragilisé les obligations des pays en difficulté”, rappelle le diplomate européen. Et si elle a poussé pour la création d’une union bancaire européenne, l’Allemagne se montre réticente à doter cette union bancaire d’un fonds de résolution commun.

A la décharge des dirigeants allemands, “ils ont été contraints de prendre des décisions d’urgence sans exactement savoir quelles en seraient les conséquences”, précise Joachim Fritz-Vannahme, spécialiste des questions européennes au “Bertelsmann Stiftung”. Les dirigeants allemands n’ont pas toujours eu le temps de la réflexion. De plus, la chancelière n’était pas une spécialiste des affaires financières et de la politique monétaire , poursuit l’essayiste franco-allemande Jaqueline Hénard, directrice du bureau parisien de l’agence de consultance CNC.

N’en reste pas moins que d’aucuns ont eu l’impression que Berlin voulait mettre l’Europe à l’heure allemande, avec la rigueur pour seul horizon. “Quand l’Allemagne est trop faible en Europe, comme il y a une dizaine d’années, on le lui reproche. Quand elle est trop forte aussi”, constate Joachim Fritz-Vannahme. “Les Allemands comprennent mal les pays du Sud. C’était un terrain propice à la mésentente”, glisse Jacqueline Hénard. “Cela dit, des diplomates allemands en poste dans ces pays reviennent à Berlin en disant qu’il ne suffit plus pour l’Allemagne d’être convaincue d’avoir raison.”

Si l’Allemagne apparaît aujourd’hui comme l’unique leader européen (sauf sur le plan de la défense, où Berlin ne veut pas s’assumer comme une puissance militaire, comme l’ont montré les dossiers libyen et syrien), elle ne l’a pas cherché, observe Jacqueline Hénard. Les ratés du couple franco-allemand ont contribué à cette hégémonie de facto. “Le décalage entre les économies allemande et française a modifié le rapport de force. Les divergences de fond ne sont pas plus profondes entre Merkel et Hollande qu’entre Merkel et Sarkozy. Mais il n’y a pas d’alchimie entre eux”, rapporte la source européenne.

Plus de grand dessein allemand pour l’UE

L’un des reproches adressés à la chancelière concernant sa politique européenne est son manque de vision. “Les Allemands sont obsédés par un changement de traité pour renforcer l’union économique et la discipline budgétaire. L’autre obsession de la chancelière est de réduire l’écart de compétitivité de l’Europe par rapport à ses partenaires mondiaux. Mais quand elle parle d’union politique, cela reste un concept assez flou”, relate le diplomate.

De grand dessein allemand pour l’Europe, il ne semble plus être question. “Il y a un désenchantement de la population vis-à-vis de l’Europe, à cause de la crise de la zone euro”, reconnaît Joachim Fritz Vannahme. “Il y a un an, Angela Merkel avait accordé une interview où elle évoquait sa vision de l’Europe fédérale. Elle ne l’a pas répétée depuis. Ce n’est pas vendeur.” M. Fritz-Vannahme est pourtant convaincu que nombre d’Allemands seraient favorables à un transfert de compétences vers l’échelon européen, “pour autant que cela se justifie et que ce transfert soit accompagné d’un renforcement démocratique pour ne pas aboutir à ce que (le philosophe) Jürgen Habermas appelle le fédéralisme exécutif. C’est là qu’est aujourd’hui le vrai malaise”. Jacqueline Hénard complète : “La vision romantique des Etats-Unis d’Europe s’est évaporée. En revanche, il y a une réflexion pragmatique sur l’intégration européenne. Et les Allemands sont peut-être plus prêts que d’autres à céder des compétences, parce qu’ils ont l’expérience d’un fédéralisme qui a fait ses preuves”.

En attendant, selon le diplomate, il ne faut pas s’attendre à un changement radical de la politique européenne de l’Allemagne après les élections, que devrait remporter le parti chrétien-démocrate CDU de Mme Merkel. “Dans une grande coalition avec les sociaux-démocrates, Merkel serait plus à l’aise et cela refléterait l’équilibre entre les grands groupes politiques au Parlement européen. Mais sur des sujets comme la mutualisation de la dette, il ne faut pas rêver, rien ne va changer.”