International Reportage Correspondante à Strasbourg

Centre névralgique de Strasbourg, la Place Kléber déploie le rouge et blanc - Rot&Wiss - du drapeau alsacien ce samedi 21 mai après midi. S’y sont rassemblés une centaine de militants du parti autonomiste - mais pas indépendantiste - "Unser Land".

"Facho !", crie une jeune fille qui passe à vélo et s’emporte contre "Alsace d’abord". La confusion n’est pas pour plaire à Jean-Georges Trouillet, le jeune président d’"Unser Land". "Il ne faut pas nous confondre avec "la bande à Jacques Cordonnier", réplique-t-il en évoquant "Alsace d’abord", un parti dissident du Front national qui s’est engouffré dans le créneau régionaliste, "par marketing", selon Jean-Georges Trouillet.

Il y a quelques mois, ses militants se sont illustrés en diffusant aux aurores des appels du muezzin dans un quartier de Strasbourg. Le but : prévenir les habitants "de ce qui les attendait" avec la construction de la grande mosquée. "Nous n’avons rien à voir avec "Alsace d’abord" qui est en contact avec le Vlaams Belang en Belgique", précise Jean-Georges Trouillet, en évoquant pour sa part des liens avec la N-VA. "Notre but n’est ni de chasser les étrangers, ni de faire exploser la France, poursuit-il. Ce que nous voulons c’est parvenir à vivre notre identité et à parler notre langue dans une France fondée sur le principe : une langue, une nation."

Mais pourquoi manifester justement ce samedi ? "Nous fêtons l’anniversaire de la Constitution Alsace-Lorraine octroyée le 31 mai 1911 par le Reich du Kaiser Wilhelm à ces deux régions cédées à l’Allemagne par le Traité de Francfort en 1871, explique-t-il. Nous voulions embrayer sur le colloque organisé par la société de droit local à l’Hôtel de Région."

Colloque qui a par ailleurs suscité tribune et contre-tribune dans "Les Dernières Nouvelles d’Alsace" pendant la semaine. Premier à dégainer, l’ancien président de la communauté urbaine et maire délégué de Strasbourg, Robert Grossmann qui, le 17 mai, titrait son texte "Déployons les rétroviseurs, marche arrière toute". Gaulliste, l’homme rappelait entre autres le bombardement de Strasbourg en août 1870 et s’emporte contre "l’autonomie fictive" octroyée par le Kaiser à l’Alsace. Fondamentalement, ce qui gênait Robert Grossmann, c’est que le colloque se tienne au siège de la Région à l’heure où Philippe Richert, président de l’institution et ministre chargé des collectivités territoriales, peaufine son projet de Conseil unique rassemblant la Région et les deux départements du Haut-Rhin (Mulhouse) et du Bas-Rhin (Strasbourg).

Dès le lendemain, le philosophe Jean-Claude Meyer, militant historique de l’extrême-gauche répondait sur le thème de "L’antibochisme primaire" de Robert Grossmann.

Ambiance et commentaires à foison en marge du colloque. Jean-Georges Trouillet qui a suivi la passe d’armes l’explique par "le problème qu’ont les Alsaciens par rapport à une histoire écartelée entre la France et l’Allemagne et douloureusement marquée par le sort des "Malgré nous", ces enrôlés de force dans la Wehrmacht". "Pour certains, précise-t-il, les Allemands sont tous nazis et c’est difficile à vivre quand on s’appelle Meyer ou Muller et qu’on lit tous les jours l’édition en allemand des Dernières Nouvelles d’Alsace. Ça crée une tension".

En ce qui le concerne en tout cas, même si elle fut limitée, la Constitution octroyée par le 1er Reich en 1911, est un moment important de l’histoire de la région car elle marque sa seule période d’autonomie. Un président nommé par l’Empereur, un gouvernement régional, un parlement à deux chambres dont la seconde issue du suffrage universel direct Même si l’exécutif restait aux mains du Reich, une part significative du législatif était décentralisée. Les crispations à l’approche de la grande guerre videront ce texte de sa substance et, après 1918, la IIIe République française appliquera sa règle jacobine dans les territoires récupérés.

Aujourd’hui, avec le projet de Conseil d’Alsace unique porté par le projet de réforme territoriale du président Nicolas Sarkozy, la Constitution de 1911 fait l’objet d’un regain d’intérêt y compris dans les cercles les plus intellectuels. Certains analystes de la vie politique locale estiment que Philippe Richert "ouvre la boîte de Pandore en surfant sur une sensibilité régionaliste très ancrée". D’autres, comme les militants d’"Unser Land" y voient une opportunité de se ressaisir d’une autonomie alsacienne pour la développer et la moderniser.

"S’Elsass, unser Land" proclame une banderole surmontée des drapeaux rouge et blanc et des couleurs de l’Union. En effet, conclut Jean-Georges Trouillet, "c’est dans le cadre européen que pourront se développer les identités régionales". Exit l’Etat-nation donc.