International

L’Espagne s’est engagée à accueillir 629 migrants bloqués en Méditerranée.

Il est de notre obligation d’aider à éviter une catastrophe humanitaire et d’offrir un ‘port sûr’ à ces personnes." Avec ces mots, Madrid tentait de mettre fin ce lundi à une situation inouïe - mais pas inédite - en Europe. Depuis dimanche, l’"Aquarius", navire affrété par SOS Méditerranée, est bloqué en mer avec à bord 629 migrants secourus au large de la Libye. Il regarde de loin Malte et l’Italie se renvoyer la balle, refusant chacune d’ouvrir leur port, sous prétexte qu’elles n’ont pas à endosser la responsabilité de ce sauvetage. A l’heure d’écrire ces lignes, l’"Aquarius" attendait toujours des instructions du centre de coordination italien et ne savait pas s’il pourrait survivre à la longue route vers le seul pays européen prêt à l’accueillir. En effet, le navire ne peut théoriquement accueillir que 500 passagers. Ce mardi, une partie des migrants seront donc transbordés sur un bateau des garde-côtes italiens et un bateau de la marine italienne, qui accompagneront l'Aquarius à Valence, à 1300 km de distance, soit trois jours de navigation.

Le pire a été évité, mais le sort de centaines de personnes aura été suspendu pendant des jours à un bras de fer résultant d’un durcissement des positions face à la migration, faute d’un système d’asile européen efficace et équitable.C’est surtout là que le bât blesse. En effet, cette situation est "principalement liée au règlement de Dublin, qui fait que l’Etat où sont débarquées les personnes est chargé d’examiner à lui seul leurs demandes d’asile", analyse Aurélie Ponthieu, experte en migration pour Médecins sans frontières, ONG dont une équipe se trouve à bord de l’"Aquarius". Et d’ajouter : "Une solidarité [entre Etats membres] est nécessaire, mais on ne peut pas la conditionner au sauvetage. On ne peut pas dire ‘puisqu’il n’y a pas de solidarité, les gens vont mourir en mer’."

Or, c’est le message que tente de faire passer Rome. "Si quiconque pense que nous n’allons pas bouger un muscle alors que nous subissons un autre été de débarquements, de débarquements et encore de débarquements, eh bien ce n’est pas ce que je vais faire", a prévenu dimanche Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur italien et patron de l'extrême droite. Si l’Italie a coordonné le sauvetage des 629 migrants et devait de ce fait les accueillir en vertu du droit maritime, ce refus exprime le ras-le-bol et la radicalisation d’un pays qui porte depuis longtemps sur ses épaules la pression migratoire. En effet, explique Mme Ponthieu, "traditionnellement, depuis 2014, l’Italie assume la coordination des opérations de sauvetage, même en dehors de sa zone", palliant l’absence d’une autorité libyenne capable de sauver des vies dans ses propres eaux. Mais à l’heure où un gouvernement populiste d’extrême droite dirige l’Italie, elle semble loin, l’époque ou Rome lançait à ses frais en 2013, l’opération de sauvetage Mare Nostrum dans une Méditerranée transformée en cimetière migratoire.

C’est que les Italiens ont fini par se sentir abandonnés face à la crise migratoire. Notamment par leurs voisins, La Vallette refusant de prendre en charge les opérations de sauvetage. Contrairement à l’Italie qui bénéficie de fonds européens pour effectuer cette tâche et a gagné en expérience au fil des années, "Malte ne possède pas les infrastructures nécessaire pour prendre en charge 630 personnes et leurs demandes d’asile d’un coup ", explique Antoine Laurent, de SOS Méditerranée. Et, quand bien même l’île serait parvenue à s’en charger cette fois, "cela aurait représenté un tournant et Malte aurait pu se retrouver submergée [par des arrivées de migrants]. Ce serait catastrophique puisqu’elle n’a pas les moyens d’y faire face".

Des pays dépassés par le défi migratoire

Si l’Italie parvient tant bien que mal à garder la situation sous contrôle, "l’obligation de prise en charge que lui impose le règlement de Dublin est largement au-delà de ses moyens", précise M. Laurent. Ainsi deux pays dépassés par le flux migratoire en sont-ils venus à se regarder en chiens de faïence, essayant d’interpréter à leur faveur le droit maritime. Selon Mme Ponthieu, "celui-ci n’est pas clair, puisque les provisions liées au sauvetage en mer ne sont pas prévues pour des détresses massives quotidiennes". Face au geste humanitaire espagnol, M. Salvini a donc crié ce lundi victoire. "De mémoire de citoyen, c’est la première fois qu’un bateau ayant secouru des migrants en Libye les débarquera dans un autre port qu’un port italien, c’est le signe que quelque chose est en train de changer", s’est-il félicité.

De quoi laisser entendre que ce geste ne mettra pas fin au profond malaise européen face à un défi exigeant une réponse collective des Etats membres - pourtant plus que jamais divisés entre ceux, au Sud, qui demandent plus de solidarité et ceux, à l’Est, qui refusent que cette solidarité se traduise par l’accueil des réfugiés. Mardi dernier, cette fracture accouchait d'un nouvel échec des discussions sur la réforme du règlement de Dublin. Si les Vingt-huit sont depuis tentés d'éviter autant que possible ce sujet devenu explosif, la réalité aura, en quelques jours, imposé la migration à l'agenda européen. Après avoir envoyé des ravitaillements à l’"Aquarius", le Premier ministre maltais Joseph Muscat a laissé entendre que le statu quo n’était plus une option : "Nous devrons nous asseoir et discuter afin que [le cas de l’‘Aquarius’] ne se répète plus jamais. Ceci est un problème européen."