International Correspondant permanent à Paris

Mais, enfin, qui peut croire à une fable pareille ? C’est ridicule. C’est grotesque", s’était agacé Nicolas Sarkozy la semaine dernière. En réponse à des questions de la presse sur le rebondissement intervenu dans l’enquête sur l’attentat à la voiture piégée qui, à Karachi en 2002, coûta la vie à onze employés des constructions navales de la Défense, qui étaient en train d’assembler là trois sous-marins vendus en 1994 par la France au Pakistan (voir LLB du 20/6). Une semaine plus tard à Paris, le ton semble changer sur ce dossier.

Selon les familles des victimes de cet attentat ainsi que leurs avocats, la piste terroriste islamiste d’al Qaeda ne serait plus privilégiée par les enquêteurs mais une autre piste, explosive. Un changement de cap qui, s’il a été démenti par le parquet, a depuis été confirmé de source judiciaire. En vertu de ce nouveau scénario, cet attentat aurait été un acte de représailles des services pakistanais pour faire pression sur la France afin qu’elle verse bien les commissions promises au Pakistan en marge de ce marché d’armement. Commissions qui auraient pu elles-mêmes, pour partie, revenir illégalement à Paris au titre de financement occulte de la campagne présidentielle de 1995 d’Edouard Balladur. Ce dernier était alors Premier ministre et Nicolas Sarkozy était à la fois son principal soutien dans la course à l’Elysée et son ministre du Budget - donc statutairement au courant de toute commission officiellement versée dans le cadre de ventes d’armes. Jeudi au Sénat, loin de balayer l’affaire d’un revers de la main comme le chef de l’Etat, la nouvelle ministre de la Justice, Michèle Alliot-Marie, a été plus sobre. "Il est évident que la lumière, toute la lumière, doit être faite sur ce qui s’est passé", s’est-elle engagée. "L’enquête est menée en toute indépendance. L’instruction ne néglige aucune piste", avait précisé, l’avant-veille à l’Assemblée, son prédécesseur, Rachida Dati. Tandis que jeudi, au ministère de la Défense, reconnaissant que l’affaire était désormais "sensible" et "extrêmement complexe", l’on se refusait prudemment à tout commentaire.

Le matin même, il est vrai, dans "Paris Match", Charles Millon, qui était ministre de la Défense en 1995, a confirmé qu’à l’époque, à la demande du président Chirac, il avait effectivement bloqué tout versement des commissions qui, dans le cadre de ventes d’armes comme celle-ci avec le Pakistan, pouvaient "donner lieu à des rétrocommissions" revenant dans la poche de politiques français. L’ex-ministre s’est toutefois souvenu qu’"aucune menace de représailles" n’avait alors été proférée à l’encontre de la France. Le même jour, "Libération" a fait état de plusieurs documents troublants du dossier d’instruction. Qui, selon le journaliste Guillaume Dasquié, attestent que la justice française "n’a délibérément pas exploré cette piste" politico-financière sensible.

Ainsi, un exemplaire du contrat de vente transmis dès 2002 à Jean-Louis Bruguière, alors juge antiterroriste (étiqueté UMP), confirmerait le paiement de commissions dans le cadre de cette vente. La même année, un procureur français enquêtant à Karachi aurait reçu, d’un diplomate américain, des informations mettant fortement en doute la piste islamiste. Les experts antiterroristes de la DST (contre-espionnage français) auraient plaidé d’emblée dans le même sens, se basant notamment sur les relevés de traces d’explosifs effectués sur les lieux de l’attentat.

Deux autres documents ont fait l’objet de fuites depuis que l’affaire a éclaté. D’une part, le délégué général de l’armement de l’époque, un proche d’Edouard Balladur, après avoir été interpellé par la Cour des comptes sur l’aspect financièrement peu intéressant de cette vente de sous-marins, l’aurait justifiée en invoquant "une volonté politique exempte de toute considération de rentabilité ou de déficit". Volonté politique sous-entend-il financement politique? D’une part, un document signé Jean-Claude Marin, le procureur de Paris (étiqueté chiraquien après avoir été réputé balladurien), supposerait l’existence de "relations ambiguës" entre une société basée au Luxembourg, dédiée au versement des commissions, et le financement de la campagne présidentielle d’Edouard Balladur.

Ce dernier, il y a une semaine déjà, a catégoriquement démenti que la moindre irrégularité ait été commise dans ce dossier. Mais l’opposition commence à s’énerver. "J’ai l’impression qu’on nous cache des choses", a vitupéré jeudi le chef de fil des députés socialistes, Jean-Marc Ayrault. "Il y a urgence. De plus en plus d’informations circulent et les familles (des victimes de l’attentat ) sont en souffrance. Leur douleur doit être respectée et, pour cela, il n’y a qu’une solution : la vérité."

Jeudi, la garde des Sceaux ne s’est pas prononcée sur une éventuelle enquête parlementaire. Le cas échéant, a-t-elle seulement précisé, "ceci se fera bien évidemment dans le strict respect de la séparation des pouvoirs et du respect du secret d’instruction".