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CORRESPONDANT PERMANENT À PARIS

C'est l'hôtel de maître le plus célèbre de l'Hexagone, le palais dont la petite histoire a rythmé les grandes heures de l'Histoire de France. Pourtant, lorsque la première pierre de l'Elysée fut posée, en 1718, il n'y avait rien ou presque dans l'aujourd'hui très chic rue du Faubourg St-Honoré. A l'époque, ce quartier n'était qu'une vaste étendue parsemée de cultures maraîchères, de bois et de pépinières. En lieu et place des élégantes qui aujourd'hui se pâment devant les vitrines de Chopard, Rykiel ou Cardin, on ne croisait que de paisibles villageois ou de misérables lépreux venus se faire soigner à la maladrerie toute proche.

Très vite, cependant, sous la pression d'une aristocratie parisienne incommodée par l'exiguïté de l'habitat du centre-ville, les promoteurs et les spéculateurs se pressèrent dans le faubourg. Claude-Armand Mollet, le contrôleur des bâtiments du Roi, était à l'époque un architecte très en vogue. Il construisit pour Henri-Louis de la Tour d'Auvergne, le comte d'Evreux, un palais de style classique qui, à son achèvement, fut considéré comme `la plus belle maison de plaisance des environs de Paris´. Trois siècles et quantité d'aménagements plus tard, l'Elysée a perdu de sa superbe. Il n'empêche, sa célèbre Cour d'honneur impressionne toujours, avec son portail monumental flanqué de colonnes ioniques. C'est dans cette cour que, chaque mercredi, les membres du gouvernement fendent le rideau des caméras pour gagner ou quitter le Conseil des ministres. Vue et revue, la scène déroge néanmoins au protocole. Les autres jours de la semaine, en effet, la plupart des hôtes de la Présidence sont invités à gagner le perron de l'Elysée non en foulant le gravier de la Cour mais en empruntant le trottoir qui la ceinture.

Le perron gravi, on débouche sur le vestibule d'honneur. Marbre blanc de Carrare, lustre de bronze doré: le ton est donné - solennel, somptueux. La plus célèbre des 375 pièces que compte l'Elysée est le Salon Murat, où se tient le Conseil des ministres. Au centre de la table, on trouve une des 137 pendules de l'Elysée mais la seule dotée de deux cadrans, afin que l'heure puisse être lue à la fois par le chef d'Etat et par le chef du gouvernement, qui se font face. Dans ce salon, trône également une splendide console dessinée par Fragonard. Pas moins de 2.000 pièces de mobilier précieux décorent en fait l'Elysée, dont 200 tapisseries de grande valeur.

Les plus belles - des tapis d'Aubusson en points de Savonnerie - se trouvent évidemment au Salon dit des Tapisseries. Des fenêtres de la prestigieuse Salle des Fêtes voisine, on aperçoit le jardin où se tient la garden-party du 14 juillet. Ce matin, un jet d'eau s'élève vers l'azur du ciel. Dans un étang, des canards s'ébattent. On les déménage chaque 14 juillet de peur que les milliers d'invités les piétinent. A deux pas, s'élève la petite serre que Bernadette Chirac a fait construire pour accueillir ses orchidées en fin de floraison - les orchidées blanches surtout, dont elle raffole. Au bout du jardin, seule une grille de fer forgé de belle facture sépare la quiétude exclusive de la Présidence de la grande foule des Champs-Elysées.

Pour la franchir, il faudrait être aussi athlétique qu'inconscient. En effet, des pandores par dizaines veillent au grain. L'oeil soupçonneux, ils vous scrutent quand vous stationnez un peu trop longuement devant le Palais. Courtoisement mais fermement, ils vous obligent aussi à traverser quand vous faites mine de vouloir emprunter le trottoir qui longe l'enceinte extérieure de l'Elysée, qui est réservé aux cerbères. L'îlot est évidemment truffé de caméras. De petites guérites de bois sombre s'y succèdent tous les 200 mètres. Des barrières bloquent l'accès des voitures à certaines artères. Tous les véhicules stationnant dans ces rues doivent être munis d'un badge spécial de la préfecture.

L'Elysée, pourtant, ne fut pas toujours aussi bien gardé. Dans les années 1800, n'importe quel badaud pouvait y entrer moyennant la modique somme de 20 sous, qui lui permettait d'y passer la journée à danser, déguster des glaces, faire de la balançoire et jouer à des jeux de société. En effet, avant de devenir la résidence officielle des Présidents, en 1873, le bâtiment servit d'hôtel pour les ambassadeurs de passage à Paris, de musée de tableaux, de garde-meuble de la Couronne mais aussi, après la Révolution, de bal public.

S'ils pouvaient parler, les murs en raconteraient donc de bien belles sur les hauts faits de l'histoire de France survenus ici: l'abdication de Napoléon après Waterloo par exemple, ou les préparatifs du coup d'Etat de 1851. Les lieux regorgent aussi d'anecdotes. L'architecte Boullee, qui transforma beaucoup l'Elysée à la fin du XVIIIe siècle, y perdit quasiment la raison. Après ce chantier, cet utopiste pré-romantique à l'imagination morbide et mégalomane dessina des bâtiments à ce point grandiloquents qu'on le compara à Albert Speer, l'architecte du IIIe Reich. Plus cocasse, Mme de Pompadour, un temps propriétaire du palais, y donna des légendaires réceptions. Au cours de l'une d'elles, la favorite de Louis XV, inconditionnelle des bergeries de Watteau, fit venir un troupeau entier de moutons enrubannés de rose. Lorsque le troupeau pénétra dans la galerie des glaces, le bélier, croyant avoir à faire à un rival, fonça tête baissée vers son reflet aperçu dans le grand miroir. Le troupeau le suivit, une aile entière de l'Elysée fut dévastée! Tout aussi rocambolesque fut l'incident survenu dans les jardins présidentiels un jour de l'été 1917. Surgi de nulle part, un chimpanzé facétieux ceintura Henriette Poincaré de ses bras velus. L'animal ne fut maîtrisé qu'à grand-peine. La petite histoire a oublié si le primate s'était échappé de la ménagerie d'un cirque de passage ou d'une ambassade voisine...

Raymond Poincaré, justement, avait fait coller des losanges de papier sur les vitres du palais pour éviter qu'ils soient fissurés par les vibrations dues aux bombardements allemands. En termes de décoration, ses successeurs firent beaucoup mieux. Non pas de Gaulle, qui regretta toujours de n'avoir pu s'installer au château de Vincennes. En revanche, Pompidou, qui était un amateur d'art éclairé, garnit la bâtisse de tableaux de Max Ernst et de meubles design. Giscard détesta cela, envoya les oeuvres d'art de son prédécesseur aux Musées nationaux et redécora entièrement le palais en style Louis XVI. Le gros budget qu'il consacra à cette restauration n'empêcha pas Mitterrand, en 1981, de qualifier l'Elysée de `cabane à lapins´ . Du coup, les lieux furent une nouvelle fois réaménagés à grands frais.`Tonton´, faut-il le rappeler, avait des goûts de luxe. L'Elysée est il est vrai une des meilleures tables de France. Malgré les exigences du protocole - un dîner d'Etat, par exemple, doit être servi en 55 minutes chrono -, on y a toujours très bien mangé. Mitterrand le savait bien: à toute heure du jour ou de la nuit, il lui arrivait de commander du homard. Chirac, lui, se contente de tête de veau, de bière mexicaine ou de chocolat. Quant à Giscard, la légende élyséenne veut qu'il ait interdit les décorations de gâteaux et de pâtisseries en forme de roses, qui lui rappelaient trop l'emblème socialiste.

En sous-sol du palais, se trouve la cave à vin du chef de l'Etat (12.000 bouteilles). Elle jouxte `Jupiter´, le bunker qui abrite le QG de la force de frappe française. Le bâtiment dispose également d'une crèche, d'un gymnase, d'une chapelle, d'une salle de cinéma privée, d'un service médical et d'un réfectoire où plusieurs centaines de repas sont servis chaque jour. En effet, plus de 900 personnes travaillent à l'Elysée et dans ses annexes, dont une centaine d'employés affectés à la correspondance (200.000 lettres par an sont adressées au Président), une vingtaine de cuisiniers, une dizaine de jardiniers et 350 militaires: les Gardes républicains bien sûr, mais aussi les pandores qui assurent les permanences de nuit scotchés à l'AFP.

Dans un récent best-seller, Bernadette Chirac s'est vantée d'avoir amélioré les conditions de travail du petit personnel. Mais à l'Elysée, elle est surtout connue pour son souci du moindre détail. C'est elle qui a fait refaire les lustres de Baccarat de la Salle des fêtes et qui a coordonné la restauration du jardin. Elle sélectionne aussi les menus servis à ses invités, vérifie personnellement les plans de table et supervise la composition des bouquets. La Première Dame dispose de son propre bureau à l'Elysée. Situé à l'entresol, décoré de gris, de bleu et de blanc, agrémenté d'une oeuvre du sculpteur César, il fut occupé jadis par Danielle Mitterrand. Bernadette Chirac a aussi ses appartements personnels. D'une superficie de 150 m2, ils sont situés sous les combles, là où logeaient auparavant les jeunes appelés du contingent affectés à la protection de l'Elysée. En 1995, les lieux ont été rénovés à grands frais (150.000 €) par le célèbre designer italien Alderto Pinto, qui leur a notamment adjoint une salle de bains en marbre et une chambre pour Martin, le fils de Claude Chirac.

Trois fois plus vastes, les appartements du Président sont, eux, situés dans l'aile Est du palais. C'est là que, le dimanche, le Président regarde des matchs de sumo ou des westerns à la télé. Là aussi qu'il passe ses nuits lorsqu'il est à Paris, à l'inverse de Mitterrand et de Giscard, qui regagnaient leur domicile privé à la fin de leur journée de travail. Les appartements présidentiels jouxtent une petite salle de réunion et le secrétariat. C'est ici que travaille Dominique de Villepin, l'influent secrétaire général de l'Elysée.

Le bureau du Président est juste à côté. Le monogramme du couple impérial l'atteste encore: ce bureau servit jadis de... chambre à coucher à Napoléon III et à Eugénie. La pièce est dans les dominantes crème. Sa décoration alterne le style Empire et le contemporain. Chirac a récupéré une partie du mobilier qu'avait choisi de Gaulle et, dans un coin, a fait rajouter des canapés afin de recevoir ses visiteurs de manière informelle. Sur son bureau, se côtoient un sous-main de cuir sombre entouré d'un liseré d'or, deux chandeliers cuivrés, une statue primitive sud-américaine et une tête chinoise Song du Xe siècle achetée pour une bouchée de pain à Hong-Kong il y a trente ans.

Depuis son bureau, Chirac a une vue superbe sur le jardin, les Champs et la tour Eiffel. Ces derniers jours, si tant est qu'il ait eu le temps de contempler le panorama, peut-être le Président s'est-il souvenu que cette rue du Faubourg St-Honoré où il habite depuis sept ans a la particularité de ne pas avoir de n°13: un numéro supprimé jadis par la très superstitieuse impératrice Eugénie et qui, depuis, n'a jamais été rétabli. De bon augure pour le locataire de l'Elysée? Réponse dimanche soir.

© La Libre Belgique 2002