International

Le speech que prononcera le président de la Commission, Jean-Claude Juncker devant le Parlement européen, ce mercredi matin, ne sera pas juste un autre discours sur l’état de l’Union européenne. C’est en tout cas ce qu’assurait, la semaine dernière, le porte-parole de l’exécutif européen, Margaritis Schinas, évoquant en salle de presse, "un moment politique important pour la Commission, pour l’Europe, pour le président… et même pour le monde". Rien que ça.

Le "State of the European Union" (SOTEU), institutionnalisé depuis 2010 et l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne "gagne chaque année en importance" , ajoute une autre source communautaire . Le président effectue sa rentrée en plénière du Parlement européen pour y dévoiler le programme de travail de la Commission pour l’année à venir, et évoquer l’évolution de l’Union.

Un discours très attendu

"Chaque année est différente", fait observer la même source. "En 2015, le président avait délivré un message venant du cœur sur les réfugiés" , au plus fort de la crise de l’asile. Le discours de 2016 intervenait dans un contexte de crise existentielle : il suivait le référendum sur le Brexit, alors que se profilaient des élections néerlandaises et françaises dont les résultats étaient potentiellement périlleux pour l’avenir de l’Union. "Il fallait trouver un équilibre subtil entre préoccupations des Etats membres et préoccupations politiques", complète le même interlocuteur. "Chaque ligne, ou presque, était adressée à quelqu’un en particulier. C’est ce qui a conduit à la déclaration de Bratislava", rappelant, en septembre 2016, l’engagement des Vingt-sept envers le projet européen, et leur volonté de le relancer.

"L’état de l’Union de cette année sera peut-être le plus intéressant", poursuit la même source, qui annonce "un discours visionnaire, celui où il va exposer sa vision pour les dix années à venir, après la publication du Livre blanc de la Commission sur l’avenir de l’Europe et d’une série de papiers de réflexion" (sur la dimension sociale, la mondialisation, l’Union économique et monétaire, la défense, le budget européen…). C’est peu dire qu’il est attendu.

"Je pense que ce sera ambitieux. Le vent européen a tourné, et il y aura un momentum après les élections en Allemagne", avance une source belge. "Il faut une vraie percée, un signal fort", demande le leader du groupe PPE (droite et centre-droit) au Parlement, Manfred Weber. "Nous sommes à un tournant. Ce discours doit servir à décrire les réformes indispensables dont l’UE a besoin", insiste son homologue libéral Guy Verhofstadt.

Du côté socialiste, on reste circonspect. "Chat échaudé craint l’eau froide", glisse l’eurodéputée Marie Arena. "Juncker use du pouvoir d’initiative de la Commission avec trop de timidité", déplore la Belge, qui juge qu’il ne tient pas sa promesse de doter l’UE "d’un triple A social" , en se montrant bien trop frileux dans ce domaine. Le coprésident des Verts, Philippe Lamberts, dit peu ou prou la même chose : "Je m’attends à des passages intéressants, mais pas à un changement de cap . Or, il ne faut pas croire que la défaite des nationaux-populistes et la victoire de Macron donnent un permis pour ne pas opérer des transformations profondes des politiques menées."

Le commerce, les valeurs de l'Union, réduire les fractures entre l'Ouest et l'Est

Le cabinet Juncker a soigneusement veillé à ce que le contenu du discours ne soit pas éventé. On prête cependant au Luxembourgeois l’intention de poser l’UE en championne de l’ouverture commerciale, en opposition au protectionnisme à la Trump et de proposer une solution pour que la politique commerciale de l’UE ne revive pas un épisode Ceta, en séparant le volet du libre-échange et celui des investissements .

On attend également un Juncker "offensif" sur le rappel et la défense des valeurs de l’Union, alors qu'elles sont ouvertement remises en cause en Pologne, et dans un pays candidat, la Turquie.

Même si revenir sur ce sujet n’est pas sa tasse de thé, on imagine mal qu’il fasse complètement l’impasse sur le Brexit.
Sans doute M. Juncker s’emploiera-t-il aussi à trouver les mots pour réduire les fractures entre l’ouest et l’est de l’Union, et à épingler les sujets qui rassemblent.

L’exercice, en tout cas, n’est pas pris à la légère. Les services du président ont commencé à travailler sur le speech au début de l’été, sollicitant le secrétariat général de la Commission, le Centre européen de stratégie politique, la DG "Comm" et tous les commissaires pour qu’ils identifient les chantiers prioritaires. Le puissant chef de cabinet du président, Martin Selmayr, a pris part à une trentaine de dîners avec des représentants des Etats membres, des think tanks, BusinessEurope, la Confédération européenne des syndicats…

Le collège des commissaires a planché sur le SOTEU lorsqu’il s’est retiré en séminaire à Genval, il y a deux semaines. Au même moment, le cabinet Juncker se livrait au même travail lors d'une mise au vert, à Knokke.

De son côté, Jean-Claude Juncker a rencontré les représentants permanents de tous les Etats membres auprès de l’UE, et sondé plusieurs, sinon tous, dirigeants européens - dont le Belge Charles Michel - ainsi que les leaders politiques du Parlement. Pour les écouter mais aussi leur présenter certaines de ses idées et tâter le terrain.

Son grand rendez-vous

Le texte d’une trentaine de pages a été continuellement réécrit, jusqu'à la dernière minute, même si sa structure est arrêtée depuis une semaine - à la veille du SOTEU, on en était à cinquante versions.

Rédigé en anglais, il sera décliné dans une version en français et une en allemand par des traducteurs à même de rendre le style Juncker. Ce dernier choisira lui-même ce qu’il dira dans telle ou telle langue, selon l'impact qu'il souhaite avoir. L’homme n’est pas du genre à arpenter son bureau en répétant son texte à haute voix. Mais il aura pris soin de s’imprégner de chaque ligne et de chaque passage d’un texte qu’il aura lu, relu, corrigé, annoté, amendé, reformulé.

Car Jean-Claude Juncker entend faire de ce discours sur l’état de l’Union le "grand moment" de son unique mandat. C'est le moment où jamais. Parce que le contexte s'y prête, avec une double embellie politique et économique. Après, ce sera trop tard. Le discours sur l'état de l'Union de 2018 sera, déjà, celui des bilans et le temps ne sera plus de lancer les grands prochains, à neuf mois des élections européennes de 2019.

Aussi, le "State of the European Union" 2017 est-il sa dernière réelle opportunité de dire urbi et orbi, en tant que président de la Commission, comment il envisage la poursuite et la consolidation du projet européen.

Lèvera-t-il le voile sur son "sixième scénario" pour l’avenir de l’Union, dont il a révélé l’existence, fin août, dans un discours adressé à Bruxelles aux ambassadeurs de l’UE, précisant qu’il ne l’avait pas intégré au Livre blanc, pour qu’il ne soit pas "tué dans l’œuf" ?

Après avoir lancé la réflexion et ouvert des pistes, avec son Livre blanc et ses déclinaisons thématiques, le moment est venu pour l’architecte Juncker de dévoiler ses plans pour l’avenir de l’Europe, dont il a dit un jour qu’elle est "le grand amour de sa vie".