International Le 11 septembre 1973, il y a 40 ans, Augusto Pinochet, commandant en chef de l’armée chilienne, bombarde le palais présidentiel à Santiago du Chili. Le président socialiste Salvador Allende se suicide, des milliers de personnes sont assassinées ou portées disparues. S’ensuivent dix-sept ans de dictature et de terreur qui ont laissé des traces indélébiles dans la société chilienne.

Si Evelyn Matthei, la candidate de la coalition de droite à l’élection présidentielle du 17 novembre prochain, a répondu "oui" à la question "Souhaitez-vous qu’Augusto Pinochet reste huit ans de plus au pouvoir?", elle n’est pas la seule. Lors du référendum du 5 octobre 1988, au moins trois ministres de l’actuel gouvernement du président de centre-droit Sebastián Piñera ont voté "oui". En 1998, alors sénatrice UDI (Union démocrate indépendante, parti fondé par des partisans de Pinochet), Evelyn Matthei avait même appelé à agresser le personnel des ambassades britannique et espagnole après l’arrestation d’Augusto Pinochet à Londres. "Qu’ils n’essaient même pas de sortir dans la rue parce qu’on leur balancera des œufs et des tomates", hurle-t-elle face aux caméras.

Aujourd’hui, Evelyn Matthei n’affiche plus aussi clairement son attachement au général, perçu comme l’un des meilleurs dirigeants politiques du pays par 9 % des Chiliens contre 30 % en 2002, selon le Cerc (Centre d’études de la réalité contemporaine). Il n’empêche. Jusqu’en 2012, la fille aînée du dictateur, Lucía Pinochet, était une des élues de l’un des arrondissements les plus riches de Santiago (et du pays), Vitacura.

Dans la Constitution

Le 5 août dernier, la justice chilienne a relaxé tous les membres de la famille Pinochet dans l’affaire Riggs, du nom de la banque aux États-Unis qui hébergeait leurs comptes secrets. Ce procès était une "vengeance politique", dénonçait Rodrigo García Pinochet, le petit-fils du général régulièrement invité sur les plateaux de télévision.

"L’impunité est encore présente", assure, de son côté, le journaliste Libio Pérez, ancien prisonnier politique et exilé. Des milliers de cas de violations des droits de l’Homme ne sont pas examinés par la justice, comme la plainte d’Alexandra Benado pour le meurtre de sa mère, une militante du MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire) tuée lors d’une opération militaire en 1983. "Le juge dit qu’il manque des preuves, mais quand j’en apporte - comme des vidéos - il m’affirme qu’elles ne sont pas valables", se désole Alexandra.

Quelque 1 400 procès pour disparition ou assassinat sont encore en cours. Seuls soixante militaires et responsables de crimes pendant la dictature sont actuellement derrière les barreaux.

L’héritage de Pinochet se manifeste aussi dans ce qui régit toute société, sa Constitution. Rédigée en 1980 par le dictateur et le "cerveau" du régime, Jaime Guzmán, elle est toujours en vigueur et constitue une "fraude à la démocratie", selon Pierre Lebret, politologue de l’Université Diego Portales. Elle instaure un système binominal qui "empêche les minorités de s’exprimer et oblige le Président à renégocier toutes ses lois", accuse-t-il. Pour réformer la Constitution, il faut le vote des quatre septièmes du Congrès. "Or, il est presque impossible d’obtenir une telle majorité avec le système binominal", explique Libio Pérez.

Aujourd’hui, "le projet social de Salvador Allende a totalement disparu", considère Miguel Rojas Mix, philosophe et auteur du "Dieu de Pinochet". Dans les années 80, le Chili a été le laboratoire mondial des politiques néolibérales et a refondé l’éducation et le système des retraites.

Education la plus chère au monde

L’Université du Chili et ses neuf antennes, publiques et gratuites jusqu’en 1980, ont été démantelées. Aujourd’hui, une année d’études de médecine vaut 10 000 euros : l’éducation au Chili est devenue la plus chère du monde selon l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique).

En 1981, la vague de privatisations a supprimé les retraites par répartition au profit d’un système par capitalisation. En 2012, le bénéfice net des fonds de pension au Chili atteignait 441 millions d’euros, selon les chiffres communiqués par les cinq plus grands fonds de pension. Mais les retraites versées par ces fonds sont inférieures à 70% du salaire.

Le président Sebastian Piñera, qui affirme avoir voté "non" lors du plébiscite de 1988, a demandé pardon pour le coup d’État. Il a aussi dénoncé l’existence de complices passifs qui savaient et n’ont rien fait ". Après ces déclarations, et pour la première fois en quarante ans, l’Association des Magistrats et la Cour Suprême viennent de reconnaître avoir commis de "graves omissions et erreurs" pendant la dictature.