L'Inde est tiraillée entre ses idéaux et ses intérêts

ÉCLAIRAGE PHILIPPE PAQUET Publié le - Mis à jour le

International

Les autorités indiennes ont réagi jusqu'ici à la crise birmane avec une prudence qui reflète l'ambiguïté des relations entre New Delhi et Rangoon.

Sous l'ère coloniale, la Birmanie était la plus vaste et la plus riche des provinces des Indes britanniques. Quand, en 1948, la Birmanie accéda à l'indépendance et poursuivit une politique d'équidistance à l'égard de ses voisins (Chine, Inde, Asie du Sud-Est), la séparation fut mal ressentie à Delhi. Bientôt préoccupée par son conflit avec le Pakistan et les tensions avec la Chine, l'Inde se désintéressa, toutefois, de son voisin oriental, une distanciation accentuée par la politique isolationniste menée par les Birmans après le coup d'Etat du général Ne Win en 1962.

A titre d'illustration, les Premiers ministres indiens n'effectuèrent à l'époque que deux visites à Rangoon, à vingt ans d'intervalle : Indira Gandhi en 1967, Rajiv en 1987. Un tel désintérêt n'en était pas moins surprenant dans la mesure où l'Inde partage avec la Birmanie quelque 1 640 km de frontières, à travers quatre Etats de l'Union indienne (Nagaland, Mizoram, Manipur et Arunachal Pradesh) qui ont été longtemps troublés par des insurrections ethniques actives de part et d'autre de la frontière.

Lors des manifestations de l'été 1988 contre la junte birmane, "la plus grande démocratie du monde" a logiquement pris fait et cause pour les manifestants. Mais, en rapprochant de la Chine une Birmanie plus isolée que jamais, ces événements ont eu un effet inattendu : celui de ramener Rangoon sur le radar diplomatique indien. La poussée - politique, économique et militaire - des Chinois vers l'océan Indien à travers la Birmanie a coïncidé, à Delhi, avec une nouvelle orientation de la politique étrangère tournée vers l'Est. Il fallait tout à la fois contrer l'influence chinoise en Birmanie et faire de celle-ci un pont entre l'Inde et l'Asie du Sud-Est.

La visite du secrétaire indien aux Affaires étrangères, J.N. Dixit, à Rangoon en mars 1993, a marqué un tournant dans les rapports entre les deux pays. Même s'il y a eu ensuite des hauts et des bas, l'heure est depuis au réalisme. Des accords commerciaux ont été signés, la frontière a été rouverte pour laisser passer la "Route transasiatique" et les deux armées ont mené conjointement des opérations contre les insurgés du nord-est de l'Inde. Les échanges de visites officielles sont désormais fréquents.

L'Inde n'en reste pas moins mal à l'aise. Elle a d'énormes ambitions économiques en Birmanie et elle convoite notamment le gaz et le pétrole birmans qui peuvent l'aider à satisfaire les immenses besoins de son économie en rapide croissance. Dans le même temps, elle se flatte de ses idéaux démocratiques et n'a pas hésité, en 1995, à décerner le prix Nehru à la figure de proue de l'opposition birmane, Aung San Suu Kyi.

Pour Delhi, les problèmes politiques en Birmanie relèvent désormais des affaires intérieures de ce pays et, tout en exprimant la préoccupation de son gouvernement, le chef de la diplomatie indienne, Pranab Mukherjee, s'est borné à rappeler, à New York, où il se trouve, "qu'en tant que voisin proche et amical, l'Inde espère voir une Birmanie en paix, stable et prospère".

© La Libre Belgique 2007
Publicité clickBoxBanner