L'origine marocaine de Abaaoud sème le malaise au Maroc
La population rejette tout lien avec ce terroriste et tente de se solidariser avec Paris.
- Publié le 23-11-2015 à 11h58

La population rejette tout lien avec ce terroriste et tente de se solidariser avec Paris.
Abdelhamid Abaaoud, commanditaire présumé des attentats du 13 novembre, était marocain par ses parents. L'information s'est répandue comme une traînée de poudre au Maroc, massivement relayée par la presse nationale et les réseaux sociaux, provoquant des réactions aussi diverses que variées.
"Pour moi, il n'est pas marocain, il est avant tout belge. Je n'ai rien contre les binationaux, bien au contraire, et je ne lui retire rien, mais il a grandi en Belgique. Il parle très mal arabe, il ne connaît rien du Maroc et n'en a parlé que pour dire qu'il faisait l'imbécile sur la plage quand il y venait en vacances", s'empresse de rappeler Mehdi Alioua, sociologue et enseignant à l'Université internationale de Rabat.
En commentaire d'un article intitulé "Abdelhamid Abaaoud, le Marocain qui serait derrière les attentats de Paris" paru dans le journal en ligne 360.ma, Hicham s'enerve même. "Bande d'hypocrites, quand il s'agit de Marouane Fellaini ou Nacer Chadli, ce sont des Belges, et quand c'est un terroriste né, éduqué et brain washed à Paris ou à Bruxelles, vous le collez au Maroc. Soyez raisonnables et justes et arrêtez de nous prendre pour des idiots."
"Ne rien partager avec eux"
"Les Marocains, même s'ils ne partagent rien avec ces terroristes, sont un peu mal à l'aise parce qu'ils savent qu'un doigt accusateur est vite pointé sur eux", observe Mohamed Ezzouak, Franco-marocain installé à Casablanca et directeur de publication de Yabiladi.com, media dédié en partie à la diaspora marocaine. "Certains se sentent attaqués dans leur nationalité, alors il y a ce réflexe un peu stupide de nier la nationalité marocaine des auteurs des attentats comme pour être bien certains de ne rien partager avec eux."
Sophia Akhmiss, directrice du centre culturel "Les Etoiles" à Sidi Moumen, cette commune restée dans les mémoires pour avoir vu naître et grandir les très jeunes terroristes des attentats de Casablanca en 2003, rappelle simplement que "le fait qu'il est Marocain n'a pas grand-chose à voir avec ce qu'il a fait. S'il était noir, on ne parlerait pas de sa couleur comme si elle expliquait ou justifiait ses actes". Elle précise que dès le lendemain des attaques de Paris, la question des attentats a été abordée avec le jeune public du centre.
La crainte est également de voir les musulmans des quatre coins du monde blâmés pour ces drames. "Je pense à la communauté maghrébine qui risque d'être encore plus stigmatisée qu'elle ne l'est. Je pense en particulier aux jeunes Marocains d'Europe, de la 2e, 3e, 4e génération même, qui ont déjà du mal à s'intégrer et qui risquent d'avoir encore plus de difficulté", regrette Mme Akhmiss. Dès lors, selon M. Ezzouak, "le malaise est surtout associé au fait d'être musulman, plus qu'à celui d'être marocain".
"Se solidariser avec les Parisiens"
D'aucuns préfèrent alors insister sur les origines marocaines de l'une des victimes et de certains renseignements capitaux qui auraient permis à la France de trouver l'auteur des attentats, quitte parfois à s'inventer des héros qui n'existent pas. "C'est quelque chose de très important car ça permet aux Marocains de se solidariser avec les Parisiens. Ce qui arrive à Paris nous arrivera, nous est déjà arrivé (les attentats de Casablanca en 2003, NdlR)", insiste Mehdi Alioua.
Si l'information sur la seconde nationalité d'Abdelhamid Abaaoud a été diffusée au Maroc dès qu'elle a été révélée, le 16 novembre, l'annonce du décès d'Amine Ibnolmabarak, Marocain tué dans l'attaque du Bataclan alors qu'il dînait avec son épouse, avait déjà fait le tour de la toile dès le lendemain des attentats. "Après l'information générale sur les attentats, les médias marocains ont logiquement cherché à contextualiser l'information", explique Mohamed Ezzouak, "comme une déclinaison du principe du 'mort kilométrique' ". Au même moment, l'agence Belga révélait que deux Liégeois étaient également morts à Paris.
Deux autres informations ont eu d'autant plus de succès qu'elles ont suscité la fierté. Alors que le Wall Street Journal rapporte le témoignage de Zouheir, agent de sécurité au stade de France, Ahmed Al Omran, correspondant du WSJ en Arabie Saoudite fait un raccourci enthousiaste et tweete le 14 novembre que Zouheir a empêché le kamikaze d'entrer dans le stade. Un héros est né. Son prénom suffira à le voir rapidement qualifié de marocain par la presse marocaine. L'emballement s'interrompt finalement lorsque l'information est démentie.
"Des infos qui mettent le baume au cœur"
Les Marocains se réjouiront également lorsque le 360.ma annonce "de source sûre" que "les services de renseignement marocains sont à l'origine de la localisation des terroristes à Saint-Denis". Confirmée par plusieurs médias, l'information n'est pas officielle. Mais jeudi 19 novembre, le ministre de l'Intérieur français, Bernard Cazeneuve, a précisé "qu'un pays hors d'Europe" avait donné des informations sur Abdelhamid Abaaoud. En janvier 2015, Charles Pasqua, ancien ministre de l'Intérieur français, rappelait d'ailleurs que le Maroc était "l'une de (leurs) principales sources de renseignement". Ainsi, selon M. Ezzouak, "les gens cherchent des informations qui mettent un peu de baume au cœur. Il y a une sorte de besoin de contrebalancer, comme un besoin de se rassurer, et peut être aussi inconsciemment de trouver des arguments à opposer aux réactions racistes qui suivront. Ils veulent prendre de la distance et éviter l'amalgame".