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Il s'agit peut-être du dernier procès de l'un des complices de l'extermination des Juifs d'Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. Le jugement de Reinhold Hanning, gardien du camp d'Auschwitz, rouvre, ce jeudi, un important volet judiciaire en Allemagne, au tribunal de Detmold, dans l'ouest du pays. Quatre procès d'anciens gardes du camp de concentration et d'extermination s'y tiendront dans les semaines à venir.

Entouré par deux avocats, Reinhold Hanning, 93 ans, est prostré sur sa chaise. Il croise les mains sous la table et baisse la tête. Ses lunettes rectangulaires glissent sur son nez. L'ancien garde d'Auschwitz est accusé de complicité du meurtre d’au moins 170 000 personnes.

Le procès d'un "rouage" de la mécanique d'extermination des Juifs

Reinhold Hanning avait 20 ans lorsqu’il est devenu garde dans le plus grand camp du Troisième Reich, situé en Pologne. Engagé à 18 ans dans les Waffen SS, le jeune ouvrier a combattu dans les Balkans, puis sur le front russe. Il a ensuite été transféré en 1942 dans le camp. Membre de l’unité des Totenkopf, la division blindée des Waffen SS, il est affecté au camp de base Auschwitz-I, et aussi chargé de surveiller le camp de transit, Auschwitz-II, la rampe d’arrivée du camp d'extermination de Birkenau. Le Service central d’enquêtes sur les crimes nazis affirme qu’il y a servi jusqu’en juin 1944.

Reinhold Hanning reconnait les faits : il a bien été garde à Auschwitz. Mais l'accusé dément toute implication dans les assassinats de masse. "Bien sûr que le gardien savait que l'on tuait, il a participé à sa petite échelle, il est tout petit à côté des grands cadres, des criminels de la solution finale que nous avons mené devant les tribunaux allemands", explique à "La Libre" Serge Klarsfeld, le célèbre chasseur de nazis avec sa femme Beate, président de l'association Fils et Filles de Déportés Juifs de France (FFDJF).

Juger l'implication morale du crime

Le parquet allemand ne reproche pas à Reinhold Hanning un geste criminel précis, mais l’accuse d’avoir été l’un des "rouages" de la machine d'extermination. Le procureur Andreas Brendel soupçonne cependant que sa participation au crime de masse est plus importante qu'il ne le prétend : "Les gardes de camp appelaient les officiers de Birkenau lorsque les trains chargés de Juifs arrivaient".

A la barre, des prisonniers du camp témoignent. L'Allemand Leon Schwarzbaum, survivant d'Auschwitz, a le même âge que l'accusé : "Pourquoi ne pas avouer et dire la vérité une bonne fois pour toute, sur ce que vous et vos camarades ont fait à Auschwitz ?". Très élégant, vêtu d'une cravate bleu Klein, Leon Schwarzbaum montre à la presse une photographie sépia. C'est un beau portrait de lui-même, entouré de son oncle et de ses parents, exterminés dans le camp. Il se rassied entre Justin Sonder et Erna de Vries, deux autres survivants allemands des camps de la mort.

Dehors, des manifestant soulèvent des pancartes sur lesquelles on lit : "Contre l'oubli". "Les Allemands des nouvelles générations ont compris l'immensité du crime commis", rappelle Serge Klarsfeld. Les protestataires poussent sans ménagement la négationniste allemande Ursula Haverbeck, connue pour ses irruptions lors de procès nazis, qui a fait le déplacement jusqu'en Rhénanie-Westphalie.

Evolution de la jurisprudence allemande

Le procès doit s'étaler sur douze jours, mais à cause de son état de santé, le prévenu ne sera présent au tribunal que deux heures par jour. Reinhold Hanning encourt entre trois à quinze ans de prison, une menace symbolique encore jamais validée par la Cour suprême allemande. Deux autres hommes et une femme, gardiens ou opératrice radio pour le commandement du camp, tous nonagénaires, seront aussi traduits devant la justice dans les mois à venir pour des faits similaires. Plus de 1,1 million de personnes ont été tuées par les nazis à Auschwitz. Sur les 6 500 SS du camp qui ont survécu à la guerre, moins de 50 ont été condamnés.

"La justice allemande a pendant plus de cinquante ans rechigné à juger les dignitaires nazis. A présent, les subalternes sont jugés sans aucune preuve, témoignage ou document. Et ils sont coupables, sauf s'ils prouvent qu'ils sont innocents", explique Serge Klarsfeld. Une tendance qui s'est inversée. Comme le montrait le réalisateur italien, Giulio Ricciarelli, dans "Le labyrinthe du silence", l'Allemagne a longtemps connu un omerta sur les crimes de la Solution finale, en raison de la forte présence d’anciens nazis dans la magistrature.

Reinhold Hanning est le troisième accusé d’une vague de procédures tardives entamées avec la condamnation en 2011 de John Demjanjuk, ex-gardien de Sobibor, puis celle, l’an dernier, d’Oskar Gröning. En juillet, l'ancien comptable d’Auschwitz, âgé de 94 ans, reconnu coupable de complicité dans la mort de 300 000 personnes, a été condamné à quatre ans de réclusion.

En 2012, le centre israëlien Simon Wiesenthal avait publié une liste de dix dignitaires nazis, encore impunis. En Allemagne, l'Office central pour l'élucidation des crimes du national-socialisme, installé dans la région du Bade-Wurtemberg, travaille depuis 2012 sur une liste d'ex-sentinelles d'Auschwitz. En 2015, vingt-neuf dossiers sont encore entre les mains du parquet, attendant d'être jugés.