"L'Union européenne est ambitieuse sur la défense, mais pas trop"
La Pesco aurait dû débuter avec moins de projets, mais plus forts, estime Sven Biscop, spécialiste des questions de défense, membre de l'Institut royal Egmont pour les relations internationales.
- Publié le 14-12-2017 à 11h06
- Mis à jour le 14-12-2017 à 15h28

Les leaders de l'Union européenne salueront, ce jeudi à Bruxelles, le lancement de la phase de lancement de la Coopération structurée permanente en matière de sécurité de défense (Pesco), à laquelle prendront part vingt-cinq Etats membres - le Danemark, Malte et le Royaume-Uni n'en seront pas. Spécialiste des questions liées à la défense, membre de l'Institut royal Egmont pour les relations internationales, Sven Biscop analyse les forces et les faiblesses du projet en l'état et les perspectives qu'il ouvre.
La France plaidait pour une Pesco articulée autour d'un noyau dur de pays, l'Allemagne voulait faire en sorte qu'elle puisse rassembler le plus d'Etats membres possible. La vision de Berlin a prévalu ?
Dans un sens oui, quoi que le document reste quand même assez ambitieux. Mais comme d'habitude, tout dépendra de la mise en œuvre. Il est en effet possible d'être fidèle à la lettre du document sur la Pesco, sans trop en faire. Si on la met en œuvre en respectant l'esprit, ça peut être un grand progrès. Ce qui importe à présent est que la France et l'Allemagne continuent de jouer leur rôle de leader, et que l'on crée des précédents. Quand on fera la première évaluation des actions prises par les participants, il faut que ce soit clair qu'on n'acceptera pas qu'il participe à la Pesco pour faire le nombre.
C'est possible d'être un passager clandestin de la Pesco ?
Un des critères est qu'il faut participer à au moins un projet. Les dix-sept premiers projets ont tous leur utilité, mais peu répondent vraiment à l'ambition stratégique européenne. Dix-sept projets, cela veut dire que les vingt-cinq Etats participant s'éparpillent un peu, tout comme le cofinancement de la Commission européenne plafonné à 1,5 milliard par an. Il aurait été préférable de définir trois ou quatre projets, qui ne pourraient être portés que dans le cadre de la Pesco ou qui nécessitent un investissement important. Par exemple, si on veut créer un grand avion de transport, l'avion de combat du futur, tout ce qui touche au renseignement à partir de satellites, drones, etc. Avec cette liste de projets, on n'utilise certainement pas tout le potentiel de la Pesco.
Politiquement, les esprits ne sont pas encore mûrs ?
Finalement, les Etats qui participent ont tous voulu avoir leur petit mot à dire, mais pas accepté que certains d'entre eux leur disent à quel projet ils doivent participer. Ç'aurait été plus logique de dire : voici quel est notre niveau d'ambition et nos lacunes, ciblons les priorités. Ici, on est dans une approche dans laquelle on demande aux Etats membres de proposer des projets. Ils ont exposé ce qu'ils comptaient de toute façon faire de leur côté, et on l'a emballé comme leur contribution à la Pesco. On se retrouve avec des projets qui ne rassemblent que deux-trois pays. La valeur ajoutée est limitée. C'est une opportunité partiellement manquée.
La gouvernance de la Pesco sera-t-elle l'équivalent dans le domaine de la défense du semestre européen pour les Etats de la zone euro ?
C'est une comparaison avec les règles de la zone euro qu'il importe d'établir pour faire passer le message que ce sont des critères juridiquement contraignants - une première dans le domaine de la défense. Il n'y a pas de sanction immédiate, si ce n'est la suspension de la participation à la Pesco. Il y aura une vraie évaluation, les résultats seront rendus publics, pour accentuer la pression des pairs.
Le succès de la Pesco dépendra également des montants qui lui seront alloués…
Dans l'accord de la Pesco, on ne parle pas explicitement des 2 % du PIB consacré à la défense (à quoi se sont engagés les pays membres de l'Otan) mais des objectifs agréés. On sait très bien que plusieurs pays n'y arriveront jamais. Cela dit, on peut difficilement signer pour 2 % à l'Otan et dire qu'on se cantonne à 1 % dans le cadre européen. Ce qui est beaucoup plus important, c'est que le document Pesco mentionne que 20 % des dépenses militaires doivent être consacrées à l'investissement. Cela va obliger les Etats membres à augmenter leur budget. Parce que par exemple, deux tiers du budget belge de la défense sont consacrés au salaire, le reste aux opérations et à la maintenance. Le budget d'investissement est quasiment nul. Et c'est le cas pour beaucoup d'autres pays. Si la Pesco fonctionne et mène à une intégration progressive des forces armées, peut-être n'a-t-on pas besoin de dépenser 2 % du PIB pour la défense, parce qu'on pourrait faire plus avec moins. Par contre, si chacun continue à faire ses dépenses dans son coin mais sans intégration, on sera toujours dépendants des Américains, parce qu'il y a certaines capacités dont un pays ne pourra pas se doter, individuellement.
Le Fonds d'européen de défense qui "complète" la Pesco est-il un instrument suffisant ?
Le volet recherche, c'est 500 millions d'euros par an, c'est bien. L'autre volet, capacitaire, c'est ce milliard d'euros par an, qui peuvent servir à financer jusqu'à 30 % d'un projet Pesco et 20 % d'un projet hors Pesco - mais comme presque tous les Etats membres sont dans la Pesco. C'est important, parce que c'est de l'argent nouveau. Evidemment, 1,5 milliard d'euros ce n'est pas gigantesque par rapport aux 200 milliards annuels des dépenses cumulées des Etats membres pour la défense. Mais si on concentre ça sur un petit nombre de projets clés, cela peut guider la prise de décision dans les capitales.
Comment va s'articuler la Pesco avec l'Otan ? Et, éventuellement, avec le projet d'initiative européenne d'intervention proposé par le président Macron ?
Il y a une grande complémentarité, avec l'Otan. L'idée est de créer une capacité militaire via la Pesco, mais elle pourra être utilisée dans le cadre de l'Otan aussi.
L'initiative de Macron, ça reste un peu confus. Il y a dans la Pesco le projet CROC, qui vise à permettre d'assembler plus vite les forces d'intervention, puis le projet de Macron qui semble avoir le même objectif. Je ne vois pas pourquoi les Français le feraient en dehors de la Pesco. Ce qui ne veut pas dire que tous les Etats devront y participer.
Quels pays seraient prêts à suivre les Français ? Au Mali, en Centrafrique, ils ont eu l'impression de faire tout le boulot pour les Européens.
L'idée est qu'on va peut-être arriver, pour les forces terrestres, à la composition de deux noyaux. Le premier, plutôt centré sur l'Allemagne et regroupant les pays de l'est de l'Union, qui vise à la défense du territoire; le second, axé sur la France, avec l'Italie, l'Espagne, la Belgique…, qui vise plutôt les opérations expéditionnaires vers le Sud. Cela ne veut pas dire que les Français ne feront plus de défense du territoire et vice-versa. C'est une possible évolution.
La Pesco, est-elle vraiment un embryon d'Union européenne de la défense, comme l'affirme le président de la Commission, Jean-Claude Juncker ? Est-ce l'objectif final ?
Ce n'est pas explicite. Mais si c'est là que l'on veut aller, c'est un pas dans la bonne direction. Ce sera le cas si on va au-delà des projets actuels pour passer à l'intégration des formes armées. Ce que l'on fait actuellement, c'est de la coopération. On s'assure de l'interopérabilité des unités. Intégration, cela signifie qu'on commence à fusionner certaines capacités. Il y a peu d'exemples, si ce n'est ce que font la Belgique et les Pays-Bas dans le domaine naval. On pourrait le faire pour les forces aériennes, terrestres… Si certaines structures nationales disparaissent et sont remplacées par des structures multinationales, alors on peut arriver à une vraie défense européenne. Par exemple, si on lance un projet de construction d'un drone, on pourrait créer dans une flotte européenne, servie par une seule structure de commandement, de maintenance, etc., plutôt que de la diviser entre les pays qui ont acheté ce drone.
Cette idée d'intégration européenne dans le domaine de la défense ne risque-t-elle pas menacée par le fait que les Etats membres ont tendance à vouloir favoriser leur complexe militaro-industriel national ?
Ça a toujours été un très grand obstacle. A cette aune, ce qui est très significatif, c'est l'accord bilatéral signé entre la France et l'Allemagne cette année, qui exprime l'intention de lancer tous les futurs grands programmes à deux, au moins. Si l'on arrive à un complexe militaro-industriel franco-allemand, alors les autres n'auront pas d'autre choix que de s'y greffer.