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C'était en février 2015. Le journaliste Christophe Lamfalussy et la photographe Johanna de Tessières étaient partis dans le Kurdistan irakien pour retrouver dans les camps de réfugiés les femmes yézidies qui avaient été esclaves de Daech et qui avaient réussi à s'échapper. Un contact leur recommanda d'aller dans le camp de Rwanga, en voie d'aménagement à Dohuk, et de contacter une certaine Nadia qui avait échappé à ses bourreaux.

Les containers du camp étaient numérotés et la seule chose dont les journalistes disposaient étaient un numéro pour le retrouver. Ce qui fut fait. Rassurée par la présence de l'ami yézidi Ziyad Shammo, Nadia accepta de témoigner, pour la première fois, de la terrible épreuve qu'elle avait subie. Elle n'épargna aucun détail au point que Ziyad lui-même avait du mal à traduire.

Elle voulait se battre contre l'indignité et, par son témoignage, faire reconnaître le génocide des yézidis. Sa seule demande fut qu'elle ne soit pas reconnaissable, que son nom soit changé et que les photos ne montrent pas son visage. La Libre a respecté cet engagement jusqu'au jour où Nadia Murad est devenu une personnalité médiatique et internationale.

Depuis, Nadia Murad a donné son accord à ce que son témoignage de février 2015 lui soit attribué. Le voici:


"La sixième nuit, j’ai été violée par tous les gardes. Salman a dit : ‘Elle est à vous, maintenant’"

Jamais Nadia n’avait raconté ce qu’elle a vécu, fin août-début septembre, dans les mains de Daech. Pas même à sa sœur et encore moins à son frère.

Mais le courage des jeunes yézidies, voyant que leur peuple est une fois de plus persécuté, est grand. Elle a donc accepté, sans insistance, de témoigner pour "La Libre Belgique". Elle a parlé sans discontinuer, assise dans un container qui lui sert à elle et à sa famille de logement de fortune.

Le camp de Rwanga, en voie d’aménagement à Dohuk, doit abriter jusqu’à 3000 de ces containers. Il est financé par le fils du président kurde irakien Massoud Barzani. Chaque container comporte une kitchenette, une minuscule salle de bains et une grande pièce où sont empilées dans un coin les affaires de la famille - quelques couvertures, cartons et vêtements. fournis par l’aide humanitaire.

D’un village à un container

C’est la pièce de vie, le nouvel univers, à vingt ans, de Nadia. La jeune femme est originaire du village de Kojo, au nord de l’Irak (1750 habitants). Entre le 3 et le 15 août, les miliciens de Daech, menés par un certain Abou Hamza, ont tenté de convertir les villageois à l’islam. Ils ont amené un mollah. Les yézidis ont refusé. Les hommes ont été exécutés, vingt par vingt. Les femmes ont été divisées en trois groupes : les personnes âgées, les femmes avec enfants ou enceintes, et les filles.

Nadia s’est ainsi retrouvée dans un pick-up en direction de Mossoul. Un homme de Daech, un turkmène, surveille les filles sur la plateforme. "Il nous touchait", dit-elle. "Il m’a pincé le sein gauche. J’ai hurlé. Le chauffeur s’est arrêté. Il a demandé ce qui se passait. Toutes les filles ont crié. Je ne pouvais pas respirer tant il puait. Il m’a demandé de m’asseoir en face de lui et de le fixer du regard sans cligner des yeux, jusqu’à Mossoul."

© Johanna De Tessières

Une tablette de contraceptifs

Comme beaucoup d’autres, la jeune femme s’est retrouvée dans une maison où les combattants défilaient en groupes, à la recherche de chair fraîche. Elle devait y faire la vaisselle sous les insultes. Daech fournissait un thé pour trois filles. Elles avaient faim.

"Ce soir-là", continue-t-elle, "des tas de combattants sont arrivés. J’étais assise entre deux filles, la tête enfouie dans les genoux. Un homme est arrivé en face de moi, très gros. Il a dit : celle qui est en rose est pour moi ! Je me suis rendu compte qu’il me visait. Le Turkmène s’est interposé, car il me voulait pour lui. Ils se sont querellés. Dans la cohue, couchée par terre, j’ai aperçu deux jambes frêles. Je les ai agrippées. Je lui ai demandé de me sauver. Il m’a dit : d’accord."

Sans le savoir, Nadia s’est jetée sur l’un des chefs du groupe, un certain Salman, surnommé "l’oncle". Il n’avait que 28 ans mais occupait, dit-elle, de hautes fonctions dans Daech.

Salman l’emmène dans sa maison et se pique le bras avec une drogue. Il s’endort quelques minutes. Au réveil, il lui donne du shampoing pour se laver, une tablette de contraceptifs et promet d’être rentré vers minuit. "Il s’est endormi à côté de moi sans me toucher", dit-elle. La deuxième nuit fut plus violente; il la fit déshabiller et devant son refus de coucher avec lui, l’obligea à rester nue toute la nuit. Les cinq nuits suivantes, elle fut violée à plusieurs reprises. Nadia n’épargne pas les détails, mais le traducteur n’en relate qu’une partie. Notamment qu’"il a mis son orteil dans le miel et m’a obligée à le lécher".

La sixième nuit, elle fut violée par tous les gardes. Salman avait dit : "Elle est à vous maintenant."

Sauvée par une famille sunnite

Nadia fut vendue à un autre combattant qui la menaça de la revendre sur le "marché aux femmes" à Mossoul. "Je suis sortie dans la rue", poursuit-elle. "J’ai crié. J’ai vu une vieille maison. Je les ai suppliés de me sauver. Ils m’ont accueillie."

La jeune yézidie doit la vie sauve à cette famille sunnite irakienne. Ils lui ont procuré une fausse carte d’identité au nom d’une musulmane de Kirkouk. Elle put alors passer la ligne de démarcation entre Daech et le Kurdistan irakien. En septembre, elle était libre.

En janvier, deux de ses sœurs sont elles aussi revenues de captivité en Syrie. Là aussi, elles avaient été recueillies par une famille sunnite. Mais dans ce cas-ci, la famille a dû payer une rançon.

L'article original est à retrouver ici.