"La Belgique est le pays le plus uni politiquement au monde!"

Entretien: Dorian de Meeûs Publié le - Mis à jour le

International

Nommé par le président Barack Obama en 2009 au poste d’ambassadeur en Belgique, Howard Gutman quittera ses fonctions dans quelques semaines après avoir relevé le pari de visiter les 589 communes du Plat Pays (photo de 'sa' carte du pays) et amélioré la perception que les Belges ont des Américains. On évoque avec lui la Belgique, la société et l’économie américaines, les relations internationales et Wikileaks. L’ambassadeur des Etats-Unis est l’Invité du samedi de LaLibre.be.

En 4 ans, vous vous êtes rendu dans toutes les communes belges. Quel enseignement en tirez-vous ?

Il fallait restaurer les relations entre les Etats-Unis et la Belgique. Quand je suis arrivé ici, un sondage Gallup indiquait que 8 Belges contre 1 avaient une opinion négative du leadership des Etats-Unis. Je savais donc que ce ne serait pas toujours facile pour un touriste américain de venir ici. La Belgique était favorable à l’élection de Barack Obama, mais il était essentiel de regagner le cœur des Belges, qui étaient souvent cyniques par rapport à nous. Partout où j’ai été dans le pays, on a eu un très bon accueil. Les Belges sont très semblables aux Américains, ils pensent souvent la même chose et partagent les mêmes valeurs.

Et cette tournée a été efficace ?

Certainement. Récemment le même sondage montrait que deux fois plus de Belges avaient une opinion favorable que de Belges qui avaient une opinion défavorable. Cette amélioration est le fruit du travail du président Obama, de notre secrétaire d’Etat et des missions diplomatiques présentes ici. Nous avons des messagers très actifs dans l’ambassade à Bruxelles.

Que retiendrez-vous de la Belgique ?

Beaucoup de choses, à commencer par les gens et nos amis. A chaque fois que je fais un discours, je vois le visage de vrais amis dans le public. Rien que pour eux, je sais que nous reviendrons… Mais j’ai eu tellement de plaisir à visiter le pays. Que ce soit à Dinant, Durbuy, Zottegem, Anvers ou Bruges. C’est tellement réjouissant de se lever le matin en se disant qu’on va découvrir un nouvel endroit ou participer à un évènement tel que le carnaval de Stavelot ou d’Alost.

Plus sérieusement, comment analysez-vous la situation politique belge ?

Vous savez, je viens d’un pays profondément divisé sur le plan politique ! Comme je l’ai dit aux Belges, y compris au Roi, la Belgique est le pays du monde le plus uni politiquement! Le Roi m’a regardé - juste comme vous venez de le faire – comme si j’étais fou… (rires) Puis je lui ai expliqué mon raisonnement. Mon pays est divisé à 51% contre 49% sur de très nombreux sujets politiques : le droit à l’avortement, le mariage et les droits des homosexuels, le droit au port d’armes à feu, l’accès aux soins de santé pour tous, le choix entre une stratégie transatlantique ou un leadership seul,… Sur chaque sujet majeur, on retrouve cette division 51-49. Sur toutes ces questions, on a presque du 98% contre 2% en Belgique… je le répète, la Belgique est le pays le plus uni au monde sur le plan politique.

Est-ce vrai que le président Obama a rigolé lorsque vous lui avez expliqué la situation institutionnelle belge ?

On a la photo prise au moment où je lui explique les enjeux politiques belges…

 

 

Comme vous pouvez le voir sur cette photo, il ne se moque pas des Belges, il sourit, car finalement nous avons le même genre de problèmes. Nous n’avons pas de budget ! Mais Obama n’est pas triste d’une telle situation, car elle reflète le bon fonctionnement d’une grande démocratie, où il est primordial de conclure des compromis et donc de négocier avec toutes les parties. C’est une force que nos 2 pays ont en commun. Il ne faut pas en être frustré. Dans certains pays du Moyen-Orient, ils se battent pour cela, car actuellement on leur impose un budget et tel ou tel dirigeant. Nous, nous avons de nombreuses élections à des niveaux de pouvoirs variés, nous avons de multiples médias,… c’est une force.

Obama avait affirmé que les USA interviendraient en Syrie si ce pays faisait usage d’armes chimiques. Aujourd’hui, il n’y plus guère de doutes, mais les États-Unis ne passent pas à l’acte…

Les États-Unis font exactement ce qu’ils doivent faire : ne pas prendre de décision unilatérale. Nous ne disons pas ‘Nous sommes le leader du monde, donc on intervient !’ Non, les États-Unis discutent avec leurs alliés et les membres du Conseil de Sécurité de l’Onu de la menace afin de répondre d’une manière socialement responsable. La situation en Syrie est critique et soulève des questions très difficiles : comment pouvez-vous aider des gens dans un tel conflit sans risquer de mettre des armes dans de mauvaises mains ? Il faut déjà identifier les bonnes des mauvaises mains. Les alliés font ce qu’ils peuvent pour mettre un terme aux souffrances humaines, mais nous ne souhaitons pas mettre de l’huile sur le feu de manière irresponsable.

Dans le dossier du Proche-Orient, on attendait beaucoup d’Obama, mais le dossier ne semble pas avancer. Les États-Unis sont un peu en retrait sur ce sujet…

Je ne peux pas être plus en désaccord avec vous. Il y a 4 ans et demi, les Etats-Unis avaient moins de crédibilité dans le monde arabe. Barack Obama s’est rendu en Egypte et a conclu des alliances solides avec des pays arabes. Dans le même temps, nos deux pays ont collaboré pour assurer l’embargo sur l’Iran. L’accueil d’Obama dans le Proche-Orient était très positif et John Kerry y retourne les 21 et 22 mai pour la quatrième fois en quelques mois seulement pour travailler sur le processus de paix.

Le lendemain du Printemps arabe est à l’image de vos attentes? Vous n’êtes pas déçu de ne pas voir la démocratie naître de ces révolutions ?

Les déçus sont ceux qui n’ont pas compris ce qui se passait et qui espéraient qu’il s’agissait d’un mouvement initié par des démocrates pour installer une démocratie. On assiste en réalité à une évolution des systèmes politiques dans ces pays. Une démocratie prend beaucoup de temps à construire, surtout dans des pays où la démocratie ne fait pas partie de l’histoire. Prenons les Frères musulmans qui arrivent en Egypte, puis se modèrent eux-mêmes. Tout cela est en évolution.

Mais vous êtes optimiste ?

‘Optimiste’ est un mot trop fort. Disons que j’observe les développements en cours. Il ne s’agit pas d’être optimiste ou pessimiste. Et il ne s’agît pas de moi, mais de ce que souhaitent les populations de ces pays.

Dans leurs relations internationales, les Etats-Unis semblent davantage tournés vers la Chine et l’Asie que vers l’Europe ces dernières années. Comment doit-on interpréter cela ?

C’est le pire malentendu parmi les médias belges. Nous renforçons nos liens avec la Chine, mais cela ne signifie pas pour autant que nous tournons le dos à l’Europe, ou réduisons nos échanges. Ce qu’on doit faire, nous et l’Europe, c’est se tourner vers l’Asie, la Chine, la Russie,… Clairement, aucun grand enjeu mondial – tels que le changement climatique ou la crise économique - ne peut être abordé sérieusement si l’Europe et l’Amérique restent à deux autour d’une table. Nous devons discuter de ces sujets au niveau du G20.

Comment expliquer que les Etats-Unis se soient remis bien plus rapidement que l'Europe de la crise financière qui a commencé en 2008 ?

La première erreur serait de penser que la relance économique aux Etats-Unis était facile ou naturelle. On a eu des faillites bancaires et des prix immobiliers qui ont chuté de 80% par endroits. Ford a dû couper de 22 % dans ses effectifs. D’autre part, nos pays ont des coûts salariaux importants, car nous ne voulons pas de citoyens qui travaillent dans des conditions telles qu’au Bangladesh ou autre… Mais quand on doit faire face à de tels coûts salariaux et énergétiques, il est essentiel que l’on s’y adapte. On disait que les Etats-Unis allaient être dépendants sur le plan énergétique dans les prochaines années. Pour éviter cela, nous avons investi dans la fraction hydraulique afin d’extraire du gaz de schiste. Cette réorganisation technologique et industrielle majeure va permettre aux Etats-Unis d’avoir leur indépendance énergétique. Parfois, il faut couper dans les emplois, parfois il faut prendre des décisions courageuses et ambitieuses pour y arriver. On ne peut pas dire qu’il faut maintenir des coûts salariaux importants et en même temps conserver des couts énergétiques importants en refusant par exemple l’énergie nucléaire, le gaz de schiste, etc.

Entre les lignes, vous dites que la Belgique ou l’Europe n’osent pas prendre de décisions courageuses…

Non. Ce que je dis, c’est que chaque pays doit faire face à ses propres défis et prendre les décisions qu’il juge bonnes. Je vous ai dit quelles étaient les options prises par les Etats-Unis, parmi lesquelles la régulation financière, l’indépendance énergétique, et la correction de la surévaluation des prix immobiliers.

Pensez-vous que la reprise américaine s'explique aussi par l'action énergique de la Fed qui est beaucoup plus agressive que la BCE ? Certains disent que l’on doit absolument revoir les missions de la BCE en prenant la FED comme modèle…

Je continue à observer cela sans en tirer de conclusion hâtive, car l’Europe prend ses décisions selon sa situation. Puis, je le répète, l’herbe n’est pas plus verte aux Etats-Unis, même si nous sommes parvenus à baisser le chômage de 10.1% à 7.5%.

Le président Obama a du mal à réformer la loi sur le port d’armes. Nos médias évoquent systématiquement le pouvoir du lobby NRA (National Rifle Association) pour expliquer ce blocage. Fondamentalement, ne peut-on pas affirmer qu’une majorité d’Américains souhaitent garder ce droit ?

Les Belges sont les mieux placés pour comprendre notre débat sur le port d’armes. Ce sont les citoyens que je connais qui apprécient le plus la chasse, la liberté et ils n’aiment pas trop les interventions de l’Etat dans leurs vies et traditions. Aux Etats-Unis, les choses sont plus nuancées qu’on le croit, car ce qui est accepté dans l’Oklahoma ne l’est pas forcément à New York. Nous travaillons actuellement à une régulation du port d’armes. Je suis convaincu qu’on arrivera à un compromis qui ne nuit pas aux libertés mais règlemente davantage le secteur.

Enfin, les révélations de Wikileaks sur les câbles diplomatiques ont-elles changé votre manière de travailler ou de communiquer ?

La grande leçon des prétendus câbles de Wikileaks, c’est que les Etats-Unis n’ont rien à cacher. Nous faisons ce que l’on dit et nous disons ce que l’on fait. Dans tous les prétendus documents secrets des diplomates américains, il n’y avait strictement rien de surprenant ou scandaleux. Aucun agenda caché. Rien. Je pense que le monde entier devrait se dire « waouw, les Etats-Unis ne cachent rien ! ». En gros, la seule chose qui serait sortie, ce sont les opinions que vous n’auriez sans doute pas voulu dire publiquement pour ne pas froisser telle ou telle personne. Wikileaks, c’est comme quand vous critiquez le physique de votre voisin, mieux vaut éviter qu’il vous entende… Mais cela n’a rien d’étonnant ou de choquant.

En Belgique, certains secrets ont tout de même été révélés ou confirmés, comme la présence d’armes nucléaires sur notre territoire.

Je ne peux ni confirmer ni infirmer ce que vous dites. Sur le nucléaire, on peut seulement saluer que Barack Obama et l’Europe travaillent de manière socialement responsable pour réduire l’armement nucléaire tout en maintenant une force de protection nécessaire.

Donc, Wikileaks ne vous a pas rendu plus prudent ?

Il n’y a personne de plus transparent que moi en Belgique. Je n’ai rien à cacher et j’ai été à de nombreux talk shows pour expliquer les politiques de mon pays. Il n’y a aucune question que j’ai éludée.

Entretien : Dorian de Meeûs

 

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