La chaleur nationaliste du Pays basque

OLIVIER MOUTON Publié le - Mis à jour le

International

REPORTAGE

ENVOYÉ SPÉCIAL À SAINT-SÉBASTIEN

Dans sa librairie, Ignacio Latierro est affairé. Des piles de livres à ranger dans les rayons. Un stock à entretenir minutieusement avec l'aide d'un ordinateur. Cheveux blancs, lunettes à grosses montures, le cofondateur de cet écrin culturel baptisé en 1968 «Lagun» («ami» en basque) veut aussi préserver du temps pour lire et lire encore. Profiter de la paix retrouvée dans son établissement d'avant-garde logé désormais à deux pas de la cathédrale de Saint-Sébastien, dans les quartiers commerçants. «Je ne trouve mon bonheur qu'ici», dit-il. «La politique? Je suis un ancien combattant...»

Dans un Pays basque déchiré par la violence terroriste de l'ETA, Ignacio Latierro est bien placé pour témoigner de la complexité de la question nationale. Cet amoureux de culture progressiste a créé «Lagun» en compagnie de Maria Teresa Castells dans les dernières années de la dictature de Franco. Logé dans la vieille ville de Saint-Sébastien, leur établissement diffuse alors des écrivains et poètes interdits. Aussi, il est vite l'objet d'attaques régulières de la part des partisans du régime: tags hostiles, cocktail molotov... Les deux associés soutiennent certaines actions des indépendantistes basques, mais ils refusent de cautionner les attentats de l'ETA.

«Nous étions contre ces méthodes terroristes», explique Ignacio Latierro. Les militants radicaux prennent alors en grippe ce lieu de tolérance logé à quelques mètres de la rue Joan de Bilbao. C'est là que se trouvent la plupart des Herriko Tabernas, ces bars où se réunit la jeunesse indépendantiste. Selon le juge Baltasar Garzon, spécialiste madrilène de la lutte antiterroriste, ils dissimuleraient aussi un réseau de financement de l'ETA. «Un jour, la police est venue me trouver pour me dire que notre sécurité n'était plus assurée», se souvient le cofondateur de «Lagun». Grâce à une association de soutien montée par les amis de la librairie, un déménagement est organisé vers son implantation actuelle. «Ce n'est pas la même chose que dans la vieille ville. Nous avons perdu une clientèle de passage, le contact avec les touristes...»

La violence terroriste, ces deux associés connaissent. Le mari de Maria Teresa Castells, l'ancien ministre socialiste José Ramon Recalde, a miraculeusement échappé à la mort après avoir reçu une balle en plein visage. C'était en septembre 2000. «Un de mes amis très proche n'y a pas échappé, lui», commente Ignacio Latierro, visiblement affecté. Aussi, lorsqu'on lui demande son sentiment par rapport à la politique musclée menée par le gouvernement Aznar contre les indépendantistes basques radicaux et les réseaux du terrorisme, ses yeux s'illuminent: «C'est la seule politique possible! Il faut faire respecter la loi... Le premier objectif doit être la disparition de l'ETA. Ensuite, il sera alors possible d'ouvrir sereinement le dialogue pour évaluer les requêtes des nationalistes. Je ne dis pas que le Parti populaire est disposé à le faire, ce en quoi je me distancie de lui. Mais en ce qui concerne sa fermeté actuelle, je suis tout à fait d'accord!»

Depuis qu'il dispose de la majorité absolue, suite aux élections de 2000, le gouvernement de José Maria Aznar a entrepris une attaque tous azimuts contre les sources de la violence au Pays basque. Au risque de susciter des réserves de la part des partisans des droits de l'homme, inquiets de certaines dérives. Le point d'orgue de cette campagne répressive fut l'interdiction de la coalition indépendantiste Batasuna, présentée par le juge Garzon comme la vitrine politique de l'ETA. Mais l'essentiel, ce fut une collaboration policière renforcée avec la France, base arrière du terrorisme basque, permettant une kyrielle d'arrestations et de saisies de matériel. En 2003, 187 terroristes présumés étaient détenus dans les prisons espagnoles et françaises. Cette politique répressive porte ses fruits. Le nombre de victimes de l'ETA a considérablement chuté. En tout, 817 personnes ont été tuées depuis 1968. Il y a eu 328 meurtres pendant les années noires, entre 1981 et 1990. Depuis l'an 2000, cette sinistre comptabilité diminue: 23 en 2000, 15 en 2001, 5 en 2002 et 3 en 2003.

Le climat politique, lui, est extrêmement tendu. Depuis le début de la seconde législature du PP, les contacts sont pratiquement rompus entre le gouvernement national et son homologue basque, logé à Vitoria. Les conflits de compétences sont innombrables et touchent tous les domaines de la vie publique. Soucieux de récupérer les voix libérées par l'interdiction de Batasuna, déçu par l'attitude de Madrid, le PNV, principal parti nationaliste basque, a dès lors décidé de hausser le ton. Juan José Ibarretxe, président régional, a déposé un plan institutionnel balisant un statut de «libre association» susceptible de mener vers l'autodétermination du peuple basque. La réaction madrilène fut glaciale. Pour la gauche «abartzale», qualification des indépendantistes radicaux, ce texte ne va pourtant pas assez loin. Bref, l'impasse est totale. Et préjudiciable économiquement...

Gustavo de Aristegui, député basque du Parti populaire, fait l'objet d'une protection rapprochée au même titre que quelque 2000 personnes susceptibles d'être prises pour cible par l'ETA. Il se déplace en véhicule blindé. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il est remonté contre le plan Ibarretxe. «Le nationalisme démocratique, qui était modéré, ne l'est plus du tout», fustige-t-il. «Le PNV a tendance à se confondre avec l'Euskadi, à devenir une formation raciste. Il a fait un pacte avec l'ETA. Savez-vous que 300000 Basques ont quitté la région parce qu'ils ont été littéralement chassés idéologiquement? Non, monsieur! Moi, je m'appelle Aristegui et je n'ai de leçon basque à recevoir de personne. Le Parti populaire est un parti démocratique élu par 10,3 millions d'Espagnols. C'est la deuxième force politique du Pays basque avec dix-neuf députés sur septante-cinq. Nous ne pouvons être les otages d'un groupe terroriste!»

A ses yeux, la seule issue possible consiste à éradiquer l'ETA et tous ceux qui soutiennent ses actions. «Ensuite, à l'issue des régionales des 2005, nous pourrions former une coalition non-nationaliste avec le parti socialiste. Mon opinion profonde, c'est que le Pays basque est pour tout le monde. En outre, l'instabilité politique est susceptible de mener à une crise économique grave.» A Madrid, une étude circule. Elle démontre que l'indépendance basque coûterait 180000 emplois. «Sur deux millions d'habitants, cela fait beaucoup», commente de Aristegui. «Mais ce ne sont que quelques prévisions. Je peux vous donner d'autres chiffres, réels. Avant le pacte de Lizarra (signé en 1998, mort-né, il a mis en place un processus «à la nord-irlandaise» avec trêve de l'ETA à la clé, NdlR), le Pays basque accueillait 10,5pc de l'investissement étranger en Espagne. Après le regain de tensions politiques qui a suivi, cette proportion a chuté à 5,5pc. Depuis le plan Ibarrexte, nous en sommes à 0,45pc.»

«Ce sont des histoires pour effrayer les enfants. Mais nous sommes des adultes!» Andoain, un petit village dans la banlieue nationaliste de Saint-Sébastien. Martxelo Otamendi est directeur du seul quotidien en langue basque, «Berria». Son discours est engagé, proche de celui de la gauche abertzale. Avant cela, ce journaliste dirigeait déjà la rédaction de «Egunkaria», fermé sur ordre de justice en février 2001 en raison de ses liens financiers présumés avec l'ETA. «Berria» en a repris l'héritage. «Dans le cadre de la fermeture du journal, ils ont arrêté dix personnes sous justification de la loi antiterroriste et j'ai été torturé par la Guardia civil», s'emporte ce professionnel rigoureux. «Vous imaginez? Un journaliste torturé? J'ai déposé une plainte officielle devant la justice.» Un inspecteur des Nations unies, le Néerlandais Theo Van Boven, est en outre venu accréditer la thèse selon laquelle des dérapages ont été commis par les forces de l'ordre. Dans plusieurs cas, d'ailleurs...

Pour comprendre ce qui s'est passé, dit-il, il faut revenir sur le passé. Martxelo Otamendi a publié dans «Egunkaria» trois interviews de membres de l'ETA. «J'avais été convoqué par le juge Garzon qui m'avait demandé, dans le cadre de sa lutte contre le terrorisme, de lui révéler mes sources», se souvient-il. «J'avais refusé de le faire car le respect des sources est garanti par la loi espagnole pour les journalistes, au même titre que pour les prêtres et les médecins. Cela s'était arrêté là. Après la fermeture du journal, ils nous ont accusés d'être membres de l'ETA. Je peux vous dire que je n'ai jamais demandé à devenir un membre de l'ETA. Comment, dès lors, pourrais-je l'être? Mais lors des interrogatoires, au cours desquels ils m'ont clairement dit qu'ils allaient laisser la Constitution espagnole et les droits civils de côté, l'essentiel des questions tournait autour de ces interviews et de mes sources. Comment est-ce possible de faire cela à un journaliste? Or, la Guardia civil dépend directement du gouvernement espagnol!»

Le directeur de «Berria» est resté debout pendant trois jours dans une petite cellule obscure, privé de sommeil. Homosexuel avoué, il a dû prendre, nu, une série de poses humiliantes. Un fusil lui a été posé contre la tempe. In fine, une sorte de sac plastique lui a été mis sur la tête. «Ils m'avaient dit que le deuxième jour serait plus dur que le premier, le troisième plus dur que le deuxième et ainsi de suite. Je peux vous dire que ce fut vrai. J'ai fini par donner les informations parce que je ne voulais pas mourir.» Depuis ce «scandale», Martxelo Otamendi s'est plaint auprès de médias du monde entier. «Beaucoup de journalistes ont été choqués d'apprendre que l'on avait torturé un directeur de journal en Espagne. Ils ne pouvaient pas le croire...» Aujourd'hui, «Berria» diffuse 21000 exemplaires contre 15000 auparavant. «Cela nous a fait de la publicité gratuite, mais je m'en serais passé...»

Sa conclusion politique? Le conflit basque ne pourra jamais être réglé tant qu'il y aura la violence terroriste, bien sûr, mais aussi la violence madrilène. Et le dialogue doit retrouver droit de citer. «Il est tout simplement incompréhensible que l'on refuse à un homme politique, Ibarretxe en l'occurrence, de proposer un plan», poursuit ce Basque convaincu, proche des thèses de feu Batasuna. «Je ne suis pas favorable à ce plan, qui ne va pas assez loin à mes yeux. Mais il est quand même normal qu'un élu fasse des propositions, non? N'est-ce pas sa raison d'être? Il est inacceptable que le gouvernement espagnol criminalise tous ceux qui sont en faveur d'une autonomie accrue, d'une émancipation de la langue basque, en les présentant comme des membres de l'ETA!»

Le problème, c'est que Batasuna et la gauche abartzale refusent de condamner le terrorisme... «Ne pas le condamner n'est pas un délit», rétorque Martxelo Otamendi. «Le gouvernement espagnol ne condamne pas les méfaits du franquisme, les dérapages de la Guardia civil... Le fait de condamner ou non, c'est une question de conscience, d'éthique, de morale, pas une question politique ou légale. Même si le Parlement espagnol a décidé que, désormais, ce serait illégal. Parce qu'une majorité du Parti populaire le voulait.» La ligne éditoriale de «Berria»? «Tous ceux qui pratiquent la violence ici devraient arrêter. Tant l'ETA que le gouvernement espagnol...»

Ce discours tranché touche une large part de la société basque. Ultra politisé, Saint-Sébastien vit la compagne électorale avec ses tripes. Dans les tavernes de la vieille ville, les débats sont vifs. On se déchire au sujet du plan Ibarrexte - pour ou contre, car les nationalistes sont eux-mêmes divisés - tout en regrettant «l'arrogance» du gouvernement Aznar et en grimaçant dès qu'il est question de Madrid. Dans les kiosques à journaux, le DVD du film «La Pelote basque» de l'enfant sacré du pays, Julio Menem, se vend comme des petits pains. L'auteur de «Lucia et le sexe» présente un kaléidoscope bigarré de toutes les opinions - et elles sont nombreuses - qui s'expriment dans le Pays basque. Une oeuvre pédagogique, explique le réalisateur, en réponse aux caricatures venues de Madrid, où il vit depuis une dizaine d'années. Le résultat a été salué par la critique internationale. Mais pour présenter ce film au festival de Londres, un financement alternatif a dû être trouvé. Le pouvoir central a refusé, comme cela est la coutume, de soutenir la candidature d'un film espagnol. Pour une bonne et simple raison: le ton de cette «Pelote basque», jouant sur les règles du jeu le plus populaire de la région, était trop en phase avec les revendications autonomistes. Dans le conflit basque, il n'y a plus de juste milieu. Seule la paix bourgeoise et touristique de la baie de Saint-Sébastien tranche encore avec le tumulte ambiant.

© La Libre Belgique 2004

Publicité clickBoxBanner