International L’exécution d’un ressortissant chinois force Pékin à réévaluer sa doctrine de non-ingérence.  Analyse.

La lutte contre les terroristes de l’Etat islamique a pris une nouvelle dimension avec l’annonce par le président Xi Jinping, jeudi, que son pays entendait faire payer aux "criminels" de Daech l’"atroce" assassinat d’un ressortissant chinois détenu depuis septembre dernier. Avec la décision du Kremlin d’intervenir militairement en Syrie, ce serait donc la première fois qu’une opération punitive internationale associe activement les cinq grandes puissances : Etats-Unis, Russie, Grande-Bretagne, France et Chine.

On a peu de renseignements sur Fan Jinghui, dont Daech a annoncé l’exécution mercredi, en même temps que celle d’un autre otage, Ole-Johan Grimsgaard-Ofstad, de nationalité norvégienne. L’organisation terroriste avait annoncé son enlèvement, le 10 septembre, et avait réclamé une rançon en publiant une photo dans son bulletin de propagande en ligne, avec la mention : "prisonnier chinois à vendre". La macabre mise en scène ajoutait qu’il s’agissait d’une "offre limitée dans le temps". Une nouvelle photo montrant les deux malheureux, yeux bandés et tête ensanglantée, est accompagnée d’un message : "Exécutés pour avoir été abandonnés par les nations infidèles".

Ce qu’on sait, en revanche, de Fan, un ancien enseignant apparemment reconverti dans la publicité et la consultance, c’est qu’il est le premier otage chinois à périr aux mains de l’Etat islamique, et ce crime avertit la Chine qu’elle n’est pas plus à l’abri des exactions du groupe terroriste que les pays occidentaux ou la Russie, en dépit de son faible degré d’engagement au Moyen-Orient. Tout en condamnant les attentats perpétrés en France et ailleurs, Pékin s’était gardé jusqu’ici de s’impliquer dans la mobilisation contre l’Etat islamique, non sans avoir mis son veto à l’Onu (de concert avec Moscou) aux tentatives des Européens et des Américains d’encourager un changement de régime en Syrie.

Défendre ses ressortissants

La Chine doit s’estimer aujourd’hui bien mal payée en retour. Il lui faut désormais affronter une situation inédite pour ne pas faire pâle figure dans la défense de ses ressortissants. Elle doit repenser ses options de politique étrangère et sa stratégie globale avec d’autant plus d’urgence que des Chinois figureraient aussi parmi les clients de l’hôtel Radisson pris en otages vendredi à Bamako, la capitale du Mali.

Les autorités chinoises ont, certes, l’expérience de la lutte antiterroriste - ou de ce qu’elles considèrent comme telle. Elles ont encore annoncé vendredi la mort de vingt-huit membres d’un "groupe terroriste" au Xinjiang, au terme d’une opération de police qui a duré cinquante-six jours dans cette vaste région autonome de l’ouest du pays, où la minorité musulmane ouïghoure cohabite difficilement avec la population chinoise d’ethnie han.

Cette fois, cependant, il s’agira de combattre éventuellement hors des frontières, alors que le pays a suivi, pendant des décennies, une doctrine diplomatique prônant la non-ingérence réciproque dans les affaires intérieures des Etats. Depuis 1991, la Chine a mis fin à un complet repli sur soi en participant à des opérations internationales de maintien de la paix, du Cambodge au Congo en passant par Timor-Oriental ou Haïti. Elle a pris part également à la campagne menée contre la piraterie au large de la Corne de l’Afrique. Elle n’en doit pas moins franchir, cette fois, une nouvelle étape, selon des modalités qui restent à définir à Pékin.

Pas d’avions chinois dans le ciel syrien

Si le président Xi donne à entendre que son pays veut punir Daech pour ses crimes, nul ne s’attend à voir pour autant des avions chinois prochainement dans le ciel syrien ou irakien. Pékin n’a probablement ni l’envie ni les moyens de s’engager dans pareille aventure, même si l’armée chinoise dispose à présent d’un porte-avions opérationnel. Il lui faudra néanmoins joindre l’acte à la parole en aidant concrètement la coalition contre l’Etat islamique.

Cette participation pousserait un peu plus la Chine sur une voie qui, estiment les experts, l’amènera inéluctablement à se comporter comme les autres puissances qui ont des intérêts à défendre et des ressortissants à protéger à l’étranger. Elle finira logiquement par éprouver le besoin de déployer des forces de réaction rapide en différents points du globe et cette nécessité la conduira à y disposer de bases militaires. On parlait, en janvier 2015, d’un projet de ce genre en Namibie. En mai, c’est le président de Djibouti qui confirmait des négociations pour l’ouverture d’une base navale chinoise dans cet ancien territoire français.