International La procureure Bensouda prend ses distances avec son prédécesseur.

La procureure de la Cour pénale internationale (CPI), la Gambienne Fatou Bensouda, a pris jeudi soir, dans un communiqué, ses distances avec son prédécesseur, l’Argentin Luis Moreno Ocampo, mis en cause par une enquête de presse internationale (voir La Libre Afrique.be).

Plus de 40 000 documents confidentiels (courriels, relevés bancaires, etc.) obtenus par le journal en ligne français Mediapart au sujet du premier procureur de la Cour (2003-2012), ont été analysés par une dizaine de journaux dans le monde auxquels ils ont été communiqués. Les révélations publiées par ces médias indiquent que Moreno Ocampo - qui représenta l’ONG Transparency International en Amérique latine et aux Caraïbes - a été détenteur, avec sa femme, de sociétés offshore aux îles Vierges britanniques, au Panama, au Belize et en Uruguay alors qu’il était procureur à la CPI. Et qu’il a tenté de le dissimuler. "Mon salaire de magistrat n’était pas assez élevé", a-t-il tenté de se justifier. Un salaire qui s’élevait tout de même à 150 000 euros par an nets d’impôts, soit 12 500 euros par mois…

Après son départ de la CPI, en 2012, Moreno Ocampo a rejoint un cabinet d’avocats new-yorkais. Il enseigne à Harvard et possède une firme de consultance à New York, selon "Der Spiegel", un des médias enquêteurs. L’Argentin a été embauché en juillet 2017 par l’Organisation des Etats américains pour enquêter sur le Venezuela, en vue d’éventuellement constituer un dossier pour la CPI.

Lobbying pour un seigneur de guerre

En 2015, indique l’enquête, Moreno Ocampo est devenu l’avocat de l’organisation Justice First, créée par le milliardaire libyen du pétrole Hassan Tatanaki, qui soutient un des deux plus grands seigneurs de guerre en Libye, le maréchal Khalifa Haftar. Le contrat de Moreno Ocampo - 2,55 millions d’euros en trois ans - le chargeait de constituer des dossiers pour envoyer à la CPI les adversaires du maréchal et de mettre au point "une stratégie permettant (à Tatanaki) d’échapper à toute poursuite de la Cour". Deux collaboratrices de la procureure Bensouda, pourtant tenues au secret, ont donné des conseils en ce sens.

Jeudi soir, Mme Bensouda a assuré que la CPI "met tout en œuvre pour la mise en place de mesures renforcées pour garantir la sécurité des informations" en sa possession. La fuite de documents internes permet en effet de se poser des questions sur la protection des témoins.

Mme Bensouda a aussi annoncé une enquête interne à la Cour sur les "allégations" impliquant ses deux collaboratrices dans le travail de lobbying de Moreno Ocampo pour le milliardaire libyen. Elle prend ses distances avec son prédécesseur, assurant lui avoir, "par le passé […] demandé, sans aucune équivoque, de s’abstenir de toute déclaration ou activité publique susceptible" de nuire à la réputation du Bureau du procureur de la CPI. Ce qui permet de supposer que Mme Bensouda avait des raisons de s’inquiéter avant que n’éclate le scandale.Marie-France Cros