International Reportage Envoyée spéciale à Monfalcone

"Je suis entré pour la première fois dans cette usine à l’âge de 15 ans, et je me demande bien quand je pourrai finalement aller me reposer, je suis un peu fatigué." Franco Buttignon a les yeux bleus des Italiens du Nord et le teint des ouvriers qui vivent au grand air. Depuis 40 ans, il travaille comme charpentier dans les chantiers de la Fincantieri à Monfalcone.

Ici, plus de 3 000 ouvriers se relaient sans relâche pour construire les plus grands navires de croisière. "Je suis charpentier et je reconnais que les plus beaux bateaux que nous ayons fabriqués font partie du passé. Maintenant, ce sont devenus des monstres des mers un peu kitsch et qui doivent surtout plaire aux retraités américains", explique Franco dans un demi-sourire, amer. Pour lui, la retraite ressemble de plus en plus à une plage inaccessible et les dernières réformes ne lui laissent pas beaucoup d’espoir.

"Avec la dernière trouvaille du ministre Tremonti, nous avions déjà eu droit à ce qu’ils ont appelé "la fenêtre mobile". Moi, par exemple, j’ai 40 ans de carrière. Je pourrais donc partir mais avec cette règle je dois encore travailler 18 mois. Mais attention, il y a un truc : le montant de ma future retraite est gelé. Mes cotisations sociales servent seulement à colmater les fuites du navire Italie."

Le système des pensions et surtout le report du départ à la retraite, font partie des mesures dites d’austérité que l’Italie doit mettre en place. Obliger les Italiens à travailler jusque 67 ans fait partie du décret de loi qui vient d’être voté au Parlement.

Une mesure générale, qui ne comporte pas beaucoup de détails. Du coup, l’inquiétude règne parmi les ouvriers des chantiers. Ils espèrent que les métiers considérés "difficiles" seront exclus de la norme. "Les Allemands ont le beau rôle. Moi je veux bien travailler plus longtemps, mais alors au cours de ma carrière, j’aurais dû obtenir les mêmes avantages que les ouvriers allemands. A commencer par un meilleur salaire, car, après 40 ans de carrière, j’empoche 1 600 euros par mois. Ma femme qui a dû arrêter de travailler pour élever notre fille, n’aura droit qu’à une toute petite pension car elle n’a pas une carrière complète. En Allemagne, ils travaillent peut-être plus longtemps mais ils ont beaucoup plus d’avantages et cela compense car cela allège les difficultés de la vie", estime Franco.

Au bar des chantiers, les plus jeunes l’écoutent car il est aussi délégué syndical. "Nous ne pouvons pas nous permettre de participer aux manifestations des indignés, car nous les ouvriers, nous faisons les pauses et donc c’est impossible d’aller à Rome. Mais nous sommes convaincus que c’est dans la poche des plus pauvres qu’ils viendront chercher l’argent pour combler les trous", ajoute un jeune en bleu de travail.

Ce sont surtout les syndicats nationaux qui s’inquiètent des mesures d’austérité. L’Union européenne demande à l’Italie de réformer ses lois sur le travail. La mobilité dans la fonction publique sera désormais obligatoire. Celui qui refuse d’être déplacé sera licencié et touchera 80 % de son salaire pendant 2 ans seulement.

Mais l’Italie devra certainement aller plus loin, et accepter la règle du licenciement économique dans les entreprises privées. "C’est une mesure cauchemardesque, contre laquelle nous devons absolument réagir avant même son adoption", a déclaré Susanna Camusso, la secrétaire générale de la CGIL, le plus grand syndicat ouvrier en Italie.

Les mesures d’austérité ne seront pas accompagnées de soutien social supplémentaire et ce que les Italiens appellent la "caisse d’intégration" n’est qu’une allocation de chômage très limitée dans le temps. De Trieste à Palerme en passant par Rome, plus personne ne se fait d’illusion, la "dolce vita" est bel et bien un souvenir en noir et blanc.