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Les 58 membres du Conseil exécutif de l’Unesco devaient élire vendredi soir le successeur de la Bulgare Irina Bokova à la direction générale de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture. Ils avaient le choix entre deux anciens ministres de la Culture: l’un du Qatar, Hamad bin Abdoulaziz Al-Kawari, l’autre de la France (sous François Hollande), Audrey Azoulay. Ils ont préféré celle-ci, victorieuse de justesse avec 30 voix contre 28.

Dans un contexte de crise sans précédent, dramatisé jeudi par le retrait des Etats-Unis, premier contributeur de l’organisation, la direction de l’Unesco a fait l’objet d’une lutte acharnée, confinant à la foire d’empoigne. Lundi, pour le premier des cinq tours de scrutin prévus, cinq candidats étaient encore en lice : outre les deux finalistes, l’Egyptienne Moushira Khattab (vice-présidente pendant huit ans de la Commission internationale de l’Onu sur les droits de l’enfant), la Libanaise Vera El Khoury Lacoeuilhe (une diplomate qui siégea au Conseil exécutif de l’Unesco) et le Chinois Qian Tang (directeur général adjoint de l’Unesco pour l’éducation).

Une procédure inédite

Vendredi, alors qu’ils auraient dû n’être plus que deux pour le vote final, trois candidats s’étaient maintenus dans la course : derrière le Qatari, arrivé en tête avec 22 voix, la Française et l’Egyptienne avaient fini ex aequo lors du vote de la veille, avec 18 voix. Un scénario inédit qui a contraint l’organisation à programmer vendredi après-midi un scrutin supplémentaire pour les départager. C’est Mme Azoulay qui l’a finalement emporté par 31 voix contre 25, et deux votes blancs.

Le principe de l’alternance géographique plaidait a priori contre la candidature française. Depuis sa création en 1945, l’Unesco a eu dix directeurs généraux. Cinq d’entre eux étaient européens (dont un Français déjà, René Maheu, de 1961 à 1974). Deux étaient américains (mais John W. Taylor n’avait assuré qu’un bref intérim en 1952). Les trois autres étaient mexicain, sénégalais et japonais.

Une candidature arabe controversée

L’heure semblait donc venue d’élire un représentant du monde arabe. Cependant, l’élimination des candidates égyptienne et libanaise ne laissait plus d’autre choix que le Qatari. Une option doublement controversée. D’abord à cause du pays concerné : le Qatar est accusé par ses voisins (qui le boycottent) de soutenir le terrorisme, mais aussi d’avoir acheté l’organisation de la coupe du monde de football en 2022 (d’aucuns lui reprochent aussi d’avoir fait table rase de son passé préislamique). Ensuite à cause du candidat lui-même : il a fait preuve d’une générosité quelque peu problématique pour promouvoir sa candidature auprès du Conseil exécutif et des médias, tandis que le Centre Simon Wisenthal l’accuse d’avoir parrainé des publications antisémites. Tout cela ne faisait pas de Hamad bin Abdoulaziz Al-Kawari le candidat idéal pour redorer le blason d’une institution à tort ou à raison très décriée. 


Qui est Audrey Azoulay?

(afp) Femme de gauche marquée par une enfance franco-marocaine où les livres abondaient, spécialiste du cinéma, la Française Audrey Azoulay, élue vendredi directrice générale de l'Unesco, a été ministre socialiste de la Culture en France pendant un peu plus d'un an, jusqu'en mai 2017.

Elle avait déposé sa candidature à la tête de l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture in extremis, en mars dernier, en faisant valoir que "la France était très légitime sur la culture, l'éducation, les sciences".

Pendant sa campagne, elle s'est plu à citer l'homme d'Etat français et figure du socialisme Léon Blum (1872-1950), selon lequel l'Unesco devait être "la conscience des Nations unies".

Mais elle ne s'était consacrée entièrement à l'élection à venir pour la direction générale de l'agence onusienne qu'après avoir quitté son ministère, à la suite de la victoire à l'élection présidentielle d'Emmanuel Macron en mai.

Audrey Azoulay avait été désignée ministre en février 2016. Une nomination surprise car cette proche du président d'alors, François Hollande, était peu connue du grand public et sans expérience politique.

Mme Azoulay est née le 4 août 1972 à Paris, dans une famille juive marocaine, originaire d'Essaouira. Son père est le banquier et homme politique André Azoulay, conseiller de l'actuel roi du Maroc comme il l'avait été de son père Hassan II. Sa mère est la femme de lettres Katia Brami. Une famille baignant dans la culture du livre et des débats.

Elle peut se targuer d'un CV bien rempli : ancienne élève de l'Ecole nationale d'administration, qui forme les élites françaises, maîtrises de gestion à l'université Paris Dauphine et à l'université britannique de Lancaster, Sciences-Po à Paris. Elle a travaillé durant ses études dans le secteur bancaire, expérience qu'elle dit avoir "détesté". Elle a ensuite été magistrate à la Cour des comptes après avoir occupé plusieurs fonctions à la Direction des médias du ministère de la Culture.

Elle est entrée au Centre national du cinéma (CNC) comme directrice financière en 2006, avant de devenir, de 2011 à 2014, la numéro deux de cet organisme en charge du système d'aide à la création cinématographique.

Exception culturelle

"C'est une femme brillante et passionnée, une amie des artistes et de la création", avait commenté en 2014 la présidente du CNC, Frédérique Bredin.

"Ce qui m'a construite le plus professionnellement, c'est le cinéma", disait Audrey Azoulay, qui a sans cesse défendu l'exception culturelle française face à la puissance américaine.

Passant pour avoir un tempérament énergique et enjoué, elle a été nommée en août 2014 conseillère de François Hollande chargée de la Culture et de la Communication.

Elle a épaulé le président sur les dossiers comme la protection des droits sur Internet, l'accompagnant lors de ses sorties culturelles.

Elle n'aura passé que peu de temps au ministère de la Culture, faisant essentiellement campagne pour le bilan culturel de M. Hollande, réussissant toutefois à obtenir du chef de l'État une rallonge de son budget en septembre 2016, alors qu'il avait été largement sabré les années précédentes.

A son arrivée au ministère, contrairement à Fleur Pellerin, spécialiste du numérique qui l'avait précédée à ce poste, Audrey Azoulay ne semblait pas très "connectée": elle n'avait pas de compte officiel sur les réseaux sociaux. Cela a été rapidement réparé.