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Les Vingt-sept n’ont pas perdu leur journée. Attablés dans une de ces salles tristes du Juste Lipse, à Bruxelles jeudi midi, les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union ont vu leur déjeuner égayé par une "vive" discussion - pour reprendre l’appréciation du Belge Yves Leterme - entre le chef de l’Etat français Nicolas Sarkozy et le président de la Commission européenne José Manuel Barroso. "Une explication mâle et virile", même, a rapporté le Premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker. Un "échange violent", a enchéri le très peu impressionnable Bulgare Boiko Borissov. Comme l’a subtilement noté l’Allemande Angela Merkel, "le déjeuner s’est bien passé pour ce qui est de la qualité des plats".

Médiatiquement parlant, le menu de ce Conseil européen (composé d’une grosse louche d’affaires étrangères et d’un zeste de gouvernance économique) a été éclipsé par la politique française à l’égard des Roms et, en particulier, l’évaluation qu’en a faite mardi dernier Viviane Reding. Pour rappel, la vice-présidente de la Commission s’était dite "personnellement choquée par des circonstances qui donnent l’impression que des personnes sont renvoyées d’un Etat membre uniquement parce qu’elles appartiennent à une certaine minorité ethnique" . "Je pensais que l’Europe ne serait plus le témoin de ce genre de situation après la Seconde Guerre mondiale."

"Injure", "blessure", "humiliation", "outrance" : l’attaque, à peine subliminale, a fâché Nicolas Sarkozy, bien décidé à ne pas se laisser faire et à régler ses comptes avec José Manuel Barroso. Parce que "je ne peux laisser insulter mon pays", "mon devoir de chef de l’Etat est de défendre la France". Voilà donc comment éclate une explication, dite virile, en sommet européen. Mais "s’il y a bien quelqu’un qui a gardé son calme, c’est moi ! Je me suis tenu éloigné de tout propos excessif", a assuré le président Sarkozy moins de 24 heures après avoir suggéré au Luxembourg d’accueillir ses Roms.

L’homme est sorti de la réunion plus sûr de lui que jamais. "La totalité des chefs d’Etat et de gouvernement ont été choqués par les propos outranciers" de la commissaire européenne. Même M. Barroso "s’est totalement désolidarisé de la violence du propos". Reste que la commissaire en charge de la justice et des droits fondamentaux s’est excusée, que le président Barroso aurait bien aimé que le secrétaire d’Etat français Pierre Lellouche en fasse de même et l’a fait savoir à Nicolas Sarkozy. "Si Pierre Lellouche a critiqué la Commission dans sa mission, il n’a pas eu raison, mais, à sa décharge, il était dans un contexte où il s’est senti humilié", a défendu le président du grand pays auquel "on ne parle pas comme ça".

Nicolas Sarkozy, hier, n’a eu de cesse de s’offusquer de l’allusion de Viviane Reding. Tellement qu’il a même cru qu’elle avait "évoqué les juifs". Mais sur l’origine de la colère de Mme Reding - le mensonge des ministres français -, pas un mot. Et sur l’origine de sa procédure d’infraction - l’application discriminatoire de la directive européenne sur la libre circulation des citoyens de l’Union -, pas beaucoup plus. Or, a laconiquement déclaré M. Barroso, "la discrimination des minorités ethniques est inacceptable". Il faut dire qu’en l’occurrence, peu de partenaires soutiennent ouvertement, comme Silvio Berlusconi, la politique française d’expulsion des Roms.

"La Commission, c’est son rôle, a posé un certain nombre de questions, nous y avons répondu et continuerons d’y répondre", a déclaré M. Sarkozy. Si la circulaire ministérielle incriminée par l’Exécutif européen (LLB du 15/9) contenait une "formulation susceptible d’être mal interprétée", elle a été "annulée". Cela étant, a affirmé le Président, "fin juillet, le gouvernement a pris la décision d’agir pour faire respecter la sécurité publique", et la France "continuera à agir en respectant la libre circulation" des Européens qui disposent de "ressources financières suffisantes" et respectent "l’ordre public". Car "libre circulation ne veut pas dire installation illégale au mépris de la loi", a-t-il martelé. Les citoyens européens doivent avoir "du respect pour [le droit de] propriété, pour les règles qui régissent la libre circulation" , a ajouté en écho Yves Leterme.

Aussi la France continuera-t-elle à raser les "camps illégaux", "sans aucune distinction d’origine et de culture" de ses occupants. La preuve : jusqu’ici, elle a mené 355 opérations de démantèlement de camps illicites de gens du voyage de nationalité française (soit 23000 personnes), 99 opérations contre des campements de Roms majoritairement roumains (5 450 personnes) et 7 opérations visant des Vietnamiens, des Soudanais, des Iraniens et des Irakiens. Vous voyez, "il n’y a eu aucune forme de discrimination ou de ciblage", a-t-il dit, non sans ajouter : "Nous sommes une terre d’accueil."

Fidèle à lui-même, le président du Conseil européen Herman Van Rompuy a tenu, pour sa part, à rappeler le B.A.-ba : les relations entre Européens doivent être inspirées "par le respect ". La Commission a "parfaitement le droit de jouer son rôle et de faire respecter les traités européens par tous les Etats membres, qu’ils soient grands ou petits", a ajouté Jean-Claude Juncker, précisant pour les distraits que les commissaires européens n’agissaient pas sur injonction ou au nom de leur pays d’origine. Aussi, "j’ai longuement parlé avec le Président français [ ] pour lui rappeler qu’il n’était pas convenable de charger le pays d’origine de la commissaire d’une façon invective". "Mme Reding fut Luxembourgeoise, elle est aujourd’hui Européenne", a poursuivi le Premier ministre du Grand-Duché. "Je n’ai pas d’injonction à lui donner, je ne suis pas son chef. José Manuel Barroso est son chef." "J’entretiens des relations très réduites avec la commissaire luxembourgeoise et j’espère que les autres pays font la même chose", a-t-il dit, non sans malicieux sous-entendu.

Mais "restons-en là, je ne veux pas polémiquer", a tranché Nicolas Sarkozy, pendant qu’un avion rempli de Roms s’envolait encore de Lille ce jeudi.