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Les récits vécus du génocide rwandais ont été nombreux depuis 1994. Deux récents exemples.

Marie-Aimable Umurerwa est une Tutsie qui a épousé un Hutu, Bosco. Mon peuple, le voici. Mon mari hutu, mes quatre enfants hutus, deux nièces, une belle-soeur, une cousine lointaine, la cuisinière hutue et le veilleur hutu. Et moi, Tutsi, je suis au milieu d'eux comme la langue entre les dents. C'est la première fois que je comprends la force de ce proverbe selon lequel on est au milieu de ses ennemis comme la langue entre les dents. Sauf que mes ennemis sont mes proches, ils ne sont ennemis que parce que la politique en a décidé ainsi.

A vrai dire, tout le récit de Marie-Aimable Umurerwa raconte comment un couple qui s'aime essaie de ne pas être détruit par la politique et y parvient. La famille se réfugie d'abord au stade Amahoro, pour mettre la Tutsie à l'abri. Mais c'est Bosco qui y est en danger: de jeunes Tutsis y éliminent discrètement ceux qu'ils soupçonnent d'avoir partie liée avec les génocidaires; les cris et la colère de Marie-Aimable les dissuaderont d'éliminer Bosco. La famille prend ensuite la fuite devant le FPR, afin de mettre le Hutu à l'abri; cette fois, c'est Marie-Aimable qui est en danger, sur la route comme, ensuite, dans les camps de réfugiés hutus, au Zaïre, et jusqu'au Kenya. Grâce à l'amour que lui porte Bosco et au courage de ce dernier, la jeune femme n'aura connu du génocide que la peur, la fuite, la nouvelle de la mort de ses parents tutsis et l'exil.

Tout autres sont les Récits des marais rwandais recueillis de la bouche des rescapés de Nyamata par le journaliste français Jean Hatzfeld, qui y a passé plusieurs mois à apprivoiser ces survivants. Le journaliste a gardé telles quelles les tournures rwandaises en français; dans leur poésie involontaire, elles permettent à l'étranger d'approcher le traumatisme de celui qui parle et n'a survécu généralement qu'après s'être longtemps caché dans les marais, pour tromper les chiens lancés à la poursuite des Tutsis.

Cassius Niyonsaba, 12 ans, raconte ainsi: Le jour où la tuerie a commencé à Nyamata, dans la rue du grand marché, nous avons couru jusqu'à l'église de la paroisse. Une grande foule s'était déjà assemblée, car c'est dans la coutume rwandaise de se réfugier dans les maisons de Dieu, quand commencent les massacres. Le temps nous a laissé deux jours de tranquillité, puis les militaires et les policiers communaux sont venus faire une ronde de surveillance autour de l'église, ils criaient qu'on allait bien tous être tués. Moi je me souviens qu'on hésitait à respirer et à parler. Les Interahamwe sont arrivés en chantant avant midi, ils ont jeté des grenades, ils ont arraché les grilles, puis ils se sont précipités dans l'église et ils ont commencé à découper des gens avec des machettes et des lances (), ils coupaient sans choisir personne. Les gens qui ne coulaient pas de leur sang coulaient du sang des autres, c'était grand-chose. Alors ils se sont mis à mourir sans plus protester. Il y avait un fort tapage et un fort silence en même temps. Au coeur de l'après-midi, les interahamwe ont brûlé des petits enfants devant la porte. Je les ai vus de mes yeux se tordre de brûlure tout vivants vraiment. Il y avait une forte odeur de viande et de pétrole

Comme la langue entre les dents, de Marie-Aimable Umurerwa. Ed.L'Harmattan; 205pp., 748FB (18,54 euros) et Dans le nu de la vie - Récits des marais rwandais de Jean Hatzfeld. Ed.Seuil. 236pp. 794FB (19,68 euros).

© La Libre Belgique 2001