International

Au milieu d’un énorme jardin à la française, parsemé d’arbustes taillés au millimètre, s’élève le château de Bois-Seigneur Isaac, bijou architectural de Braine l’Alleud qui figure au patrimoine exceptionnel de la Wallonie. Si la façade a gardé un blanc impeccable, chaque mur, chaque recoin de cette ancienne forteresse féodale datant du XIIe siècle est imprégné d’histoire. En déambulant dans le dédale de pièces baignées d'une lumière chaude, on découvre, au travers de photographies ou d’imposants tableaux tels qu’on les commandait autrefois, les cinq générations de la famille Snoy et d’Oppuers qui ont habité cette maison seigneuriale. Pénétrer dans ce château, c’est donc entamer un voyage dans le temps, et entrer notamment dans l’univers d’un des artisans de la construction européenne : Jean-Charles Snoy et d’Oppuers.

Le "miracle" des Traités de Rome

Il y a soixante ans, le 25 mars 1957, ce baron et homme politique belge apposait sa signature sur les traités de Rome à côté de celle de Paul-Henri Spaak, ministre belge des Affaires étrangères, créant alors la Communauté économique européenne et Euratom. “C’était un double miracle. Non seulement cela ne faisait que sept ans que la guerre était terminée, mais en plus, on avait surmonté l’énorme découragement des Européens provoqué par le rejet français, fin août 1954, de la Communauté européenne de défense”, relate, sur un ton admiratif, Bernard Snoy, fils cadet de celui qui fut secrétaire général des Affaires économiques belges de 1939 à 1959, puis ministre des Finances de 1968 à 1971.

Aujourd’hui, dans une petite vitrine remplie d’objets symboliques de l’histoire familiale, l’on peut toujours observer la médaille dorée, représentant la louve, Romulus et Remus, que le maire de Rome avait offerte à chacun des participants des six pays fondateurs (la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg, la France, l’Allemagne et l’Italie). Tandis qu'au milieu de la pièce, se trouve un fac-similé de leurs paraphes, à l’époque tracés sur un tas de feuilles blanches, à cause de quelques embûches logistiques.

© DE TESSIERES JOHANNA

“Mon père était conscient de la difficulté de l’entreprise et du fait que la construction européenne prendrait des décennies, comme la Suisse, qu’il citait souvent en exemple, qui a mis des siècles à se construire à partir de tous ses cantons. En même temps, il était conscient de l’urgence : l’Europe n’était pas au rendez-vous de l’histoire et risquait de décevoir cruellement ceux et celles, à l’intérieur et à l’extérieur, qui plaçaient en elle leurs espoirs”, explique Bernard Snoy, professeur à l’institut d’études européennes à l’UCL et qui fut conseiller économique à la Commission européenne de 1986 à 1988.

Miser sur la jeunesse et l'espace Schengen

A ses côtés, sa soeur Thérèse Snoy, femme politique belge, membre du parti Ecolo, n’hésite pas à souligner les réussites souvent oubliées du projet européen. “On ne montre pas assez comment l’Europe a été protectrice de ses citoyens. Comment ces fameuses législations de Bruxelles ont apporté une protection sociale, encore insuffisante certes, et une protection environnementale. Aussi, c'est quand même un magnifique acquis que de pouvoir partir étudier ici et là en Europe, ça provoque des brassages incroyables. Je pense que mon père miserait aujourd’hui sur cette jeunesse et sur l'abolition des frontières.”

Alors que l’Europe semble au bord de l’implosion, déchirée entre mille et une crises qu’elle ne parvient pas à combattre sans vision commune, le buste de Jean-Charles Snoy, trône,  imperturbable, dans ce château qui marquera le début et la fin de sa vie. La jeune artiste Brainoise Sophie Couvin, issue de l'Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles, “a su très bien capter son âme, sans avoir jamais vu mon père ”, note M. Snoy. Mieux même que le célèbre artiste belge Robert Crommelynck qui a, lui, peint le portrait de Snoy de son vivant, mais lui a donné une allure bien plus sévère, froide, qu’il ne l’était en réalité.

© DE TESSIERES JOHANNA

Avec ce regard pénétrant et chaleureux, un visage empli de sagesse, tracé par des dizaines d’années d’expérience en politique, c’est comme si le buste veillait toujours sur l’Europe. Dans l’espoir qu’elle parviendra, comme les pères fondateurs l’avaient fait à l’époque, à saisir une fenêtre opportunité, après une rude épreuve, pour mieux se reconstruire. Et surtout, pour réellement terminer ce qui a été commencé dans les années 50. “Mon père pointerait du doigt l'incohérence des Européens. On a voulu créer l'Europe sans en payer le prix d'abord politique. Nous avons créé la zone euro, sans lui donner une armature suffisamment solide : pas de convergence suffisante des politiques économiques, un budget européen beaucoup trop faible, le maintien d’une concurrence fiscale excessive… De même pour Schengen : la libre circulation est un acquis splendide mais nous n’avons pas créé les structures d’une gestion commune des frontières extérieures”, observe Bernard Snoy.

© DE TESSIERES JOHANNA

En cause, notamment, le manque de courage politique des chefs d’Etat et de gouvernement européens, qui pèsent chacun de leurs mots, chacune de leurs actions, dans l’espoir de garder les clés du pouvoir. “C’est un peu là une maladie de la démocratie. Mon père était, lui, pénétré par le poids historique des choses, il avait une vision de long terme. Il n’a pas été beaucoup impliqué dans la vie des partis. Il n’était pas une bête politique, il suivait sa ligne, sa vision”, se souvient Mme Snoy.

Créer un sentiment européen

Jean-Charles Snoy appartenait, il est vrai, à cette Europe des élites, qui a voulu créer l’Europe par le haut. Mais à l’heure où le leadership européen manque de vision, “il faut travailler à une Europe participative, soutenue par le bas, par des mouvements citoyens”, estime M. Snoy. “Et aussi, créer un attachement émotionnel à l’Europe, une identité européenne qui n’est pas hostile aux identités nationales. Retrouver le contrôle de notre destin, ce n’est pas revenir au niveau national, c’est au contraire le gérer ensemble au niveau européen. Après tout, la dernière phrase de l'hymne européen est : d'une âme fière, nous forger un grand destin”.