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Il existe une histoire de Belgique, comme il y a une histoire de France, une histoire d'Allemagne, d'Italie, de Pologne, de Suède ou de n'importe quel Etat membre de l'Union européenne... Il existe aussi une histoire européenne qui, si elle est évidemment nourrie des histoires particulières de chacun de ses pays, en est plus que la simple somme.

Inaugrée ce samedi 6 mai, à l'occasion de la journée portes ouvertes des institutions européennes, la flambant neuve Maison de l'histoire européenne propose un voyage à travers le passé commun des habitants du Vieux continent, et des principaux processus et mouvements qui ont traversé, transformé, mais aussi déchiré l'Europe, de 1789 à nos jours.


Être européen, hier, aujourd'hui, et demain
La Maison de l'histoire européenne se donne pour mission d'enrichir la mémoire mais aussi d'ouvrir la réflexion sur ce qu'a signifié, ce que signifie aujourd'hui et ce que signifiera demain ''être européen''. Le parcours s'étend sur 4000 mètres carrés. Décliné en fonction d'une muséographie, inspirée, il est riche d'une vaste collection de pièces venues de toute l'Europe ­ objets, œuvres d'art, photos, affiches, documents ­ de films d'archives, d'installations vidéos, de panneaux interactifs et de décors. Un tiers des objets appartiennent à la maison, plus d'un millier ont été prêtés par environ 300 musées d'Europe.

L'idée de créer semblable endroit a été initié en 2007 par l'Allemand Hans-Gert Pöttering, alors président du Parlement européen. Sans surprise, le processus d'intégration européenne en est le fil rouge et apparaît comme l'aboutissement de l'histoire commune, quand bien même y sont exposés les échecs.

La Maison se défend toutefois de vouloir imposer au visiteur un plaidoyer pro domo. ''Ici, il n’y a pas de ligne à suivre'', a défendu le président du Parlement européen, Antonio Tajani. ''Il y a de nombreux messages différents, notre histoire et notre héritage sont là, nos problèmes et nos désastres aussi''.
Le contenu de l'exposition permanente a été établi, pendant trois ans, par une équipe académique de 34 membres – historiens, muséographes - issus de 18 Etats membres, chacun apportant sa sensibilité et son regard par rapport à cette histoire commune.

Un parcours à travers l'histoire de l'Europe

La Libre vous propose une visite guidée de ce nouveau lieu muséal, situé dans le majestueux. bâtiment Eastman, dans le parc Léopold à Bruxelles, à un jet de pierre du Parlement européen.

Une tablette pour guide

La visite s'effectue avec une tablette, fournie par le Maison. Sur l'écran sont reproduits virtuellement les différents espaces et tableaux du musée, et en cliquant à l'endroit approprié, le visiteur de bénéfice des commentaires dans chacune des vingt-trois langues de l'Union, d'obtenir des explications sur telle ou telle pièces, d'entendre le son des films projetés.
Autant prévenir : le système est actuellement moins intuitif que ne l'auraient imaginé ses concepteurs, et les aînés pourraient rencontrer quelques difficultés à l'utiliser. Conscient de cette situation, l'équipe de la Maison assure qu'elle travaille à des améliorations et qu'elle se basera sur les retours des visiteurs.
Le parcours est divisé en six périodes.

PREMIÈRE ÉTAPE : DESSINER LE PROFIL DE L’EUROPE ?


Qu'est-ce au fond que l'Europe ? Son espace géographique n'a jamais été clairement défini : à proprement parler, l'Europe et l'Asie ne forment qu'un seul et même continent. Selon le mythe, Europe tient d'ailleurs son nom d'une princesse phénicienne, enlevée par Zeus.
Depuis Ptolémée, les Européens n'ont eu de cesse de cartographier leur territoire, sans que la question ''où finit l'Europe'' ait jamais été vraiment résolue. En témoignent les différentes cartes exposées, dont une carte du monde vue de Chine, et une carte du monde vu du Sud, qui invite à remettre en cause l'eurocentrisme.
Quels sont ses traits distinctifs de l'Europe ? Quel est notre patrimoine commun, sachant que les peuples européens n'ont pas tous été affectés par l'histoire de la même façon ? Les migrations, la mémoire, l'influence des civilisations grecques et romaines ; celle du christianisme, religion dominante depuis 1700 ans ; celle des Lumières ; l'essor des universités ; la recherche, jamais pleinement aboutie, de la démocratie ont fait des Européens ce qu'ils sont.

A ne pas manquer : le film projeté sur un écran rond.


DEUXIÈME ÉTAPE : L’EUROPE, UNE PUISSANCE MONDIALE
L'intention première était de concentrer le musée sur l'histoire du XXe siècle. Il est rapidement apparu aux académiques qui ont travaillé sur le projet qu'il fallait en premier lieu s'attarder sur le XIXe siècle : celui de toutes les mutations, et de tous les bouleversements (presque) concomitants. Politiques, avec les révolutions des peuples de 1789 et 1848 et, ensuite, l'avènement de l'Etat-nation. Technologiques, avec la révolution industrielle, qui, accompagnée des progrès scientifiques, bouleverse les conditions de vie des Européens et voit le développement de la bourgeoise, tandis que les travailleurs mènent une existence de bête de somme. Géopolitiques, enfin : prise d'hubris impérialiste, colonisant d'autres territoires et leurs populations, l'Europe considère comme sa propriété le monde qu'elle domine de sa puissance et de son arrogance.


TROISIÈME ÉTAPE : L'EUROPE EN RUINE

Plus dure sera la chute. La première partie du XXe siècle, à l'exception d'une courte pause, est un catalogue des horreurs. La Première guerre mondiale ouvre le bal tragique. La crise économique de 1929 aura raison des élans de pacifisme et des premières velléités de pan-européanisme : la majorité des pays d'Europe virent au brun, l'Union soviétique au rouge sang. Le musée expose, en parallèle (sans les assimiler pour autant) les fondements, l'idéologie et les rouages des totalitarismes nazis et et soviétiques. L'Europe se saborde et, tel le Saturne, dévore ses propres enfants. Dont les Juifs, humiliés, ostracisés, puis exterminés au nom d'une idéologie malade. La Shoah, trou noir et sans fond de l'histoire européenne.
Dans cette partie de la Maison de l'histoire européenne, la lumière et l'ambiance deviennent progressivement plus sombres, pour immerger le visiteur dans la noirceur de cette période.


QUATRIÈME ÉTAPE : LA RECONSTRUCTION

En ruine, l'Europe doit se reconstruire et se réinventer. Mais ce sont désormais deux mondes qui cohabitent en son espace : l'ouest s'arrime aux Américains ; l'est tombe sous la coupe soviétique. Cette division géographique, économique et idéologique est notamment illustrée par des affiches placées en vis-à-vis, les unes vantant le modèle occidental, les autres la force du communisme. L'Europe est le premier théâtre de la Guerre froide.
C'est aussi l'époque, où, à l'ouest, l'idée d'une coopération, voire d'une intégration des pays d'Europe fait son chemin. La Communauté européenne du charbon et de l'Acier jette les bases du projet, consolidé par la création de la Communauté économique européenne, matrice de ce qui est devenu l'Union européenne.
L'Ouest développe le principe de la sécurité sociale, investit dans l'éducation, le logement, les soins de santé. S'y ouvre une ère de prospérité durant laquelle va se développer la consommation de masse, dont on n'identifie pas encore les effets pervers. L'illustrent un Fiat 500, une maquette d'appartement, des photos de classe, des objets design.
A l'Est, l'économie d'Etat planifiée et la justice sociale à marche forcée ne permettent pas d'offrir le même conforts aux habitants du bloc communiste.
L'Europe veut tourner le dos à son passé, quitte à mettre la Shoah sur le tapis. Un espace est dédié au lent travail de mémoire effectué par les Européens.


CINQUIÈME ÉTAPE : DES CERTITUDES QUI SE BRISENT

Probablement une des parties les plus intéressantes de l'exposition permanente. Au début des années 70, la récession mondiale et la flambée des prix de l'énergie enterrent les Trente Glorieuses. Le dernier wagon à charbon allemand, les photos de hauts-fourneaux éteints témoignent du processus de désindustrialisation. La crise économique met à mal la cohésion sociale, certains pays, comme le Royaume-Uni, démontent l'Etat-providence.

C'est aussi l'époque de toutes les contestations, et des remises en cause du mode de vie occidental : dans la foulée de mai 68, émergent à travers l'Europe de nouveaux mouvements : féministe, écologiste, LGBT, pacifistes.
En Espagne, au Portugal, en Grèce, les dictatures cèdent devant les aspirations à la démocratie.

A l'Est, le communisme fait face à une contestation de plus en plus vive, dont, en Pologne, le syndicat Solidarnosc est l'incarnation. Le Rideau de fer va se déchirer, le Mur va tomber. Près de trente ans plus tard, les images des Berlinois de l'Est qui découvrent ''l'autre côté'' exhalent encore la même émotion.
Au cours des années 80-90, le processus d'intégration se poursuit et s'approfondit. De nouveaux membres y prennent part, le Marché unique se développe, la CEE devient l'Union européenne, qui lance le projet d'une monnaie commune.


SIXIÈME ÉTAPE : ELOGES ET CRITIQUES

L'Europe est un des endroits les plus prospères du monde. Le projet de construction européenne a été récompensé du prix Nobel de la paix en 2012, Royaume-Uni a décidé de ne plus y participer en 2016. - le musée expose, déjà, des traces de ce passé récent, sous la forme de badges ''leave'' ou ''remain'' de la campagne du référendum. En butte au chômage, victimes de la mondialisation, épuisé par les politiques économiques de rigueur, nombre citoyens ne croient pas, ou plus, dans le concept d'Europe qui protège, ainsi que l'illustre un calicot sur lequel on peut lire : ''EU2012, crise, chaos et chômage''. Les élargissements de 2004 et de 2007 ont permis aux pays d'Europe centrale et orientale de se développer économiquement, mais plus tard, certains de ces mêmes pays s'opposent à des valeurs européennes que l'on pensait commune.
Il n'est plus (du tout) évident que l'avenir de l'Union européenne passe par une intégration plus poussée.

Le visiteur est d'ailleurs amené à donner son opinion, quant à ce que devrait faire l'Europe en matière de défense, de commerce, sur la forme que devrait y prendre la démocratie.

L'histoire étant en perpétuelle évolution, ce dernier étage est amené à introduire ses mutations. ''Cette partie évoluera, mais nous voulons conserver la distance de l'historien'', précise la Slovène Taja Vouk Van Gaal, directrice académique de la Maison de l'histoire européenne. Qui poursuit : ''Espérons que nous ne devrons pas y ajouter des événements pénibles''.


EN PRATIQUE

Adresse : rue Belliard 135, 1000 Bruxelles (à 700 mètres de la Gare de Bruxelles-Luxembourg; proche de la station de métro Maalbeek, sortie chaussée d'Etterbeek)

Heures d'ouverture La Maison de l'histoire européenne est ouverte le lundi de 13 à 18h, les mardi, mercredi et vendredi de 9 à 18 heures, le week-end de 10 à 18 heures.

Entrée gratuite. Attention : il faut être muni d'un document d'identité valide. Réservation à l'avance pour les groupes d'au moins dix personnes.

https://historia-europa.ep.eu/fr