La mixité selon Hadassah

Vincent Braun Publié le - Mis à jour le

International Reportage En Israël

La double porte d’accès est imposante. Par sa taille : on peut y faire passer trois civières de front. Par sa structure : une dizaine de centimètres de blindage métallique. Du lourd. Mais il ne faudra pas la pousser, elle est ouverte. Dans le couloir auquel elle donne accès, quelques discrètes fenêtres sont garnies d’une vitre épaisse et d’un solide bouclier d’acier coulissant dans un rail. Bien que ceux-ci soient grand ouverts, aucun paysage n’apparaît, aucune lumière ne parvient ici. Les fenêtres donnent sur un vide bétonné... Le patient qui arrive ici se trouve dans un véritable cocon de béton et d’acier.

Cette partie de l’hôpital Hadassah de Jérusalem est conçue pour résister aux chocs violents, aux situations extrêmes. Une architecture tout indiquée pour abriter un centre traumatique d’urgence, destiné à l’accueil de personnes en profond état de choc. Sept unités la composent, chacune composée d’un lit et de plusieurs étagères contenant produits et matériel d’intervention. "Nous pouvons accueillir et soigner les gens alors que dehors il y a une situation de conflit. Et nous pouvons même tenir plusieurs jours en cas de conflit non conventionnel. Nous ne l’avons jamais utilisé et nous espérons que nous n’aurons jamais à l’utiliser", indique Ron Krumer, le directeur de la communication, qui nous guide à travers l’hôpital.

Nous sommes à Ein Kerem, un faubourg de l’ouest de Jérusalem niché dans un écrin de monts boisés. L’hôpital Haddassah émerge sur l’une des nombreuses collines. Ce centre hospitalo-universitaire de mille lits, où travaillent 5 000 personnes (dont 850 médecins et 2 000 infirmières), accueille près d’un million de patients chaque année. Et son budget pharaonique de 500 millions de dollars, alimenté par des donateurs privés, a de quoi faire pâlir d’envie les meilleurs établissements européens. Un tout nouvel (et colossal) hôpital est en cours de construction, le long de l’actuel. De nouvelles spécialités y seront développées, comme ces salles d’opération orientées vers la robotique - des tests sont déjà effectués dans l’établissement existant, notamment en gynécologie et de la médecine générale. D’ici deux ans, Hadassah devrait redevenir le plus important établissement hospitalier du pays du point de vue de la capacité accueil. En attendant, l’hôpital se contente d’affirmer sa réputation scientifique, notamment à travers son pôle de recherche hospitalière. La faculté de médecine qu’il abrite attire d’ailleurs les aspirants médecins de tout le pays, y compris venant de la communauté arabe, selon des quotas variables d’année en année.

La coexistence entre les différentes communautés est bien établie à Hadassah. Une marque de fabrique que l’hôpital développe depuis sa fondation en 1939 (par une association féminine sioniste américaine, dans une implantation située au nord-est de Jérusalem) avec pour objectif de dispenser les soins les plus pointus aux populations de la région, alors nommée Palestine - l’édifice d’Ein Kerem aura, lui, cinquante ans l’année prochaine. A Hadassah, Hippocrate n’a pas de visage. On soigne, un point c’est tout. Sans autre considération aucune. Chacun est admis ici quelle que soit sa couleur de peau, sa nationalité, ses convictions religieuses, politiques, ou autres. Un exemple de tolérance dans cette région où perdure le conflit israélo-palestinien. C’est du moins l’ambition affichée.

Le personnel provient des diverses communautés et soignent indifféremment juifs et arabes. "Il y a des médecins et des infirmières qui viennent tous les jours travailler ici alors qu’ils habitent les Territoires, du côté de Bethléem, de Ramallah, ou Jérusalem-Est. Et ce n’est pas facile pour eux dans la mesure où ils doivent passer les check points", explique Ron Krumer. Mais ce personnel arabe, dont une petite centaine de médecins, se fait invisible lors de la visite que nous effectuons. A sa demande, nous précise-t-on. Motif officiel : ce personnel souhaite observer une certaine discrétion car sa collaboration avec "l’autre côté" est parfois mal perçue, particulièrement "en ce moment, où il existe un très fort sentiment anti-israélien du côté palestinien".

Un quart des patients de Hadassah sont arabes. Dans l’unité d’oncologie et d’hématologie pédiatrique, cette proportion double. "Ici, tout le personnel doit être bilingue. Les enfants viennent des deux côtés, à parts égales. Et si votre arabe n’est pas bon, il y a des cours organisés par l’hôpital", précise une responsable de ce service. "Outre le fait qu’on accepte tout le monde sans distinction, sans doute comme dans tous les hôpitaux d’Israël, il y a un effort spécifique dans cette voie à Hadassah", affirme pour sa part le Professeur Dan Gilon, directeur du laboratoire d’échocardiographie, médecin depuis 20 ans à Hadassah. "Par exemple, l’hôpital est impliqué dans des programmes de collaboration avec la France et aussi le Centre Peres pour la paix à l’attention des enfants malades palestiniens. L’idée est d’offrir des soins ou de la chirurgie cardiaque aux petits Palestiniens de sorte qu’ils ne doivent plus payer du tout ou le moins possible".

En Israël, les soins de santé sont pris en charge par la sécurité sociale. "Chaque citoyen israélien paie une taxe pour son assurance santé, un forfait allant jusqu’à cinq pour cent (4,8%, Ndlr) de son revenu, et est donc en droit de recevoir des soins au moindre coût dans chaque hôpital principal. Si le patient est originaire des Territoires, nous avons un arrangement financier avec l’Autorité palestienne afin que celui-ci puisse avoir accès aux soins dans nos infrastructures", précise notre guide, avant d’admettre à demi-mot qu’il vaut mieux avoir de bonnes relations pour bénéficier de ce "passe-droit". "En tout cas, chaque patient palestinien qui arrive jusqu’ici est soigné de la même manière que n’importe qui", conclut-il sur un ton entendu. A cet effet, Hadassah envoie ses propres ambulances pour aller chercher ces patients, afin d’éviter que, comme par le passé, certaines ambulances palestiniennes n’arrivent avec une bombe à leur bord.

Dans le centre traumatique, trois mille personnes sont traitées chaque année, notamment des victimes de chutes et d’accidents violents, voire d’explosions... Le premier objectif est de stabiliser l’état de ces patients qui peuvent être physiquement et psychologiquement dans un piètre état. "Cinquante pour cent des victimes de ce genre de situation meurent dans la première heure. On ne peut rien pour elles, les blessures sont trop importantes", affirme Jonathan, médecin à Hadassah depuis deux ans. "Par contre, les trente pour cent qui survivent au cours des trois premières heures après le choc, on peut les prendre en charge et leur faire passer tous les examens nécessaires à l’amélioration de leur pronostic vital".

A la suite d’attentats, comme on se plaît à le répéter ici, il est arrivé que l’hôpital a admis certains terroristes en même temps que leurs victimes.

Le conflit israélo-palestinien génère forcément du stress et des troubles de santé, certains cas étant plus évidents que d’autres, admet le Professeur Gilon. "Comme il y a 19 ans, lorsque les missiles irakiens tombaient sur Tel Aviv, il y a eu pas mal de crises cardiaques et des problèmes d’arythmie. Il y a eu ce cas d’une femme, suite à une attaque terroriste dans Jérusalem dans un bus qui présentait tous les symptômes de crise cardiaque avec un l’électrocardiogramme qui le confirmait. Dans ce genre de cas, on parle de tako tsubo, un terme japonais qui décrit un état de forte tension de la personne, analogue à une crise cardiaque, mais l’artère n’est pas bloquée mais à cause de l’adrénaline, le cœur saute et agit comme dans une crise cardiaque. Une partie ne marche pas pendant quelque temps, il gonfle puis tout revient à la normale après quelques heures, ou jours. Mais on ne sait le débat est plus large, est-ce le stress aigu qui cause un problème de coronaire ou est-ce le stress continu, cumulé ? Et puis, le stress n’agit pas seulement sur le cœur mais aussi sur le diabète ou d’autres maladies chroniques".

Hadassah est devenu une référence en matière de médecine traumatique d’urgence. Une partie de la recherche opérée sur le site d’Ein Kerem est d’ailleurs orientée dans cette voie. Des médecins sont envoyés dans tous les pays où leur expérience peut être nécessaire. C’est aussi ici, à Jérusalem, que l’ex-Premier ministre israélien Ariel Sharon sera admis suite à son accident vasculaire cérébral de janvier 2006 et passera les cinq premiers mois du coma artificiel dans lequel il sera plongé (et se trouve toujours, apparemment sans espoir d’en émerger). Le centre traumatique dispose, outre les sept unités d’accueil ouvertes, d’une salle d’urgence fermée (par deux portes coulissantes), dite "suite VIP", qui permet d’accueillir des patients prestigieux, ajoute notre guide. "Hadassah sert de back-up pour les personnalités étrangères en visite en Israël. Dans cette salle, nous pouvons leur administrer les meilleurs soins tout en préservant le plus possible le caractère privé". Un autre élément qui témoigne de la renommée de l’hôpital.

Vincent Braun