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 Deux fois candidat malheureux à la Présidence, John McCain n’en aura pas moins inspiré la vie politique américaine.


Disparu samedi, à l’âge de 81 ans, John McCain appartenait à une race de grands seigneurs dont les représentants se font de plus en plus rares dans la vie politique américaine : un homme de convictions qui savait défendre valeurs et principes, mais aussi transcender les clivages partisans pour faire passer des lois dans l’intérêt supérieur de la nation. C’est ainsi que son nom fut associé, au début des années 2000, à celui de son collègue démocrate au Sénat Russ Feingold dans une tentative, hélas restée vaine, de réformer le financement des campagnes électorales.

Fils et petit-fils d’amiraux de l’US Navy, John McCain était né, le 29 août 1936, sur la base militaire américaine de Coco Solo, dans la Zone du canal de Panama. Pendant les années de guerre, son enfance se déroula au gré des affectations de son père, tantôt dans le Connecticut, tantôt à Hawaï. Si la tradition militaire fut son lot quotidien, elle ne sembla jamais écraser le jeune homme, qui manqua de se faire renvoyer de l’Académie navale d’Annapolis à cause de ses frasques. On raconte qu’il amena un jour une strip-teaseuse à une soirée de gala de l’amirauté.

Prisonnier de guerre au Vietnam

Pilote de formation, John McCain servit comme instructeur, avant de s’engager au Vietnam. On sait que son avion fut abattu lors d’un bombardement au-dessus de Hanoï en octobre 1967, qu’il fut grièvement blessé, régulièrement maltraité par ses geôliers, détenu jusqu’en mars 1973 dans des conditions terribles, et finalement décoré à son retour au pays par le président Nixon. On sait aussi comment Donald Trump le railla plus tard en déclarant qu’à ses yeux, un héros est quelqu’un qui n’est pas fait prisonnier.

En 1981, John McCain quitte l’armée et entre en politique. Il est élu, l’année suivante, dans l’Arizona, à la Chambre des représentants. Ses deux mandats successifs révèlent déjà ce qui sera sa marque de fabrique : un Républicain non conformiste, un dissident capable de prendre des positions différentes, voire opposées à celles de son parti, de la majorité et du locataire de la Maison-Blanche (à l’époque Ronald Reagan).

Six élections au Sénat

“A maverick”, un “franc-tireur”, John McCain le sera plus encore quand il entrera au Sénat. En 1986, il succède au conservateur Barry Goldwater – une filiation qui n’en paraîtra que plus ironique avec le temps. C’est le début d’une carrière qui sera scandée par cinq réélections. Une décennie plus tard, le magazine “Time” verra en lui une des vingt-cinq personnalités les plus influentes des Etats-Unis.

Il n’est, par conséquent, guère étonnant que le sénateur de l’Arizona songe alors à monter plus haut. En 2000, il se présente à l’élection présidentielle et, contre toute attente, il devient vite, dans les primaires républicaines, le principal rival du favori, George W. Bush. Il résiste tant bien que mal à une campagne de calomnies qui n’ont rien à envier aux “fake news” d’aujourd’hui, mais, en fin de compte, la droite religieuse ne se reconnaît pas dans un candidat qui a le courage de dénoncer sa rigidité. Bush enlève ainsi l’investiture de son parti et remportera la Présidence dans les circonstances que l’on sait.

Une erreur nommée Sarah Palin

Nullement échaudé, John McCain refera une tentative, huit ans plus tard, face à Barack Obama. Il commet une erreur monumentale en choisissant comme colistière Sarah Palin, alors gouverneur de l’Alaska : beaucoup trop d’électeurs s’inquiètent à l’idée que celle-ci puisse un jour occuper le Bureau ovale, dans l’éventualité où McCain, qui a 72 ans, se trouverait empêcher d’aller jusqu’au bout de son mandat.

Plus fondamentalement, toutefois, l’heure du vétéran du Vietnam est passée. L’Amérique rêve désormais de tout autre chose : c’est un président jeune, moderne et noir qu’elle a envie d’élire. Le raz-de-marée qui porte Barack Obama au pouvoir achève de convaincre John McCain qu’une ère nouvelle a commencé. Au soir du 4 novembre 2008, il concède sa défaite dans un des plus beaux discours de l’histoire américaine. Un discours d’une grandeur d’âme et d’une générosité à la hauteur d’un véritable homme d’Etat.

On ne saura donc jamais quel chemin aurait pris l’Amérique si John McCain était devenu le 43e ou le 44e président des Etats-Unis. A la Maison-Blanche au moment des attentats du 11 septembre 2001, qu’aurait-il fait ? Elu à la place de Barack Obama, aurait-il pu endiguer la polarisation stérile de la vie politique américaine et convaincre les deux grands partis de travailler à nouveau ensemble ? Il laisse, quoi qu’il en soit, un Congrès où Républicains et Démocrates sont pathétiquement incapables de relever les défis de la santé, des armes à feu, de la justice sociale ou de l’immigration.