La pire bavure de l’Otan

Emmanuel Derville Publié le - Mis à jour le

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International Correspondant à Islamabad

L’Otan attaque", "un coup de poignard dans le dos" Les titres de la presse pakistanaise dimanche en disaient long sur la colère ressentie dans le pays après la bavure samedi de la coalition internationale présente en Afghanistan. L’incident a fait la une des chaînes de télévision. Certaines ont retransmis les funérailles des soldats tués dans l’attaque. Le pays est sous le choc. Déjà, le 30 septembre 2010, des hélicoptères de l’Otan avaient abattu trois militaires après avoir pénétré dans l’espace aérien pakistanais. Mais cette fois, le bilan est beaucoup plus lourd : 24 soldats tués dont deux officiers, et 13 blessés.

Les circonstances demeurent floues. Carlston Jacob, le porte-parole de l’Isaf à Kaboul, a précisé samedi que des soldats de la coalition opéraient contre des talibans dans la province de Kunar dans la nuit de vendredi à samedi. Cette région montagneuse est frontalière du Pakistan. Que s’est-il passé ensuite ? Toujours selon M. Jacob, pendant les combats, les troupes de l’Otan demandent un appui aérien. Vers 2 heures du matin, des avions de chasse et des hélicoptères bombardent deux postes-frontières pakistanais à 2,5 km de la frontière, dans la zone tribale de Mohmand, qui jouxte la région de Kunar. L’armée pakistanaise soutient que ses hommes ont été attaqués pendant qu’ils dormaient et qu’ils n’ont pas tiré en premier. "Nous avions communiqué à l’Otan la position de nos bases le long de la frontière", assure un officier sous couvert d’anonymat. Mais, dans ce cas, comment les appareils ont-ils pu se tromper de cible ? Les troupes de l’Otan ont-elles poursuivi les talibans en territoire pakistanais ? En colère, l’armée refusait de donner plus de précisions dimanche.

De son côté, la coalition a diligenté une enquête. Ironie du sort, vendredi, le chef de l’armée pakistanaise, le général Kayani, a rencontré dans son quartier général de Rawalpindi le commandant de l’Otan en Afghanistan, le général américain John Allen. Les deux hommes ont tenté de trouver des solutions pour mieux coopérer contre les talibans qui passent la frontière. Depuis le début de l’année, les combattants du Tehreek-e-taliban Pakistan, le mouvement des talibans pakistanais, multiplient les raids à partir de leurs bases arrière en Afghanistan contre leur propre pays. Ces derniers mois, ils ont tué plus d’une centaine de soldats et de policiers ainsi que des miliciens pro-gouvernementaux dans des attaques éclairs contre des villages dans les régions de Dir, Chitral et Bajaur.

L’armée pakistanaise accuse l’Otan de les laisser faire. L’Otan rétorque que l’armée pakistanaise laisse les talibans afghans se réfugier au Pakistan. La province du Baloutchistan et la zone tribale du Waziristan-Nord, en particulier, servent de bases arrière aux combattants du Mollah Omar et de Sirajuddin Haqqani depuis 2001. Ce climat de défiance empêche les deux camps de communiquer et de coordonner leurs actions contre les insurgés. Ce qui pourrait peut-être expliquer la bavure de samedi.

L’incident va en tout cas compliquer la coopération sur le terrain. L’ambassadeur du Pakistan à Bruxelles a protesté auprès du quartier général de l’Otan. Pendant ce temps, à l’issue d’une réunion extraordinaire avec les chefs de l’armée, le Premier ministre Yousuf Raza Gilani a ordonné le blocage des convois de ravitaillement de la coalition qui transitent au Pakistan. A l’issue de la réunion, Islamabad a indiqué qu’il allait "complètement reconsidérer tous ses programmes, activités et accords de coopération avec les Etats-Unis, l’Otan et l’Isaf, y compris diplomatiques, politiques, militaires et dans le renseignement".

Qui de l’avenir des relations diplomatiques avec les Etats-Unis ? Il faut rappeler qu’Islamabad et Washington ont besoin l’un de l’autre. Les Etats-Unis financent le quart des 6 milliards de dollars de budget de la Défense pakistanais et 40 % du ravitaillement des troupes de l’Otan en Afghanistan passe par le Pakistan. Si les Etats-Unis disposent d’une route alternative passant par l’Asie centrale, elle sera longue à mettre en place.

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