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Tous les lecteurs qui se sont plongés dans le livre "Chanson douce" de Leïla Slimani, Prix Goncourt 2016, n'ont sans doute pas oublié l'histoire de Louise, la nounou qui a tué les deux enfants dont elle avait la charge. On dirait un spoiler mais la romancière l'annonce dès les premiers mots: "Le bébé est mort."

Eh bien, en ce moment, à New York, se déroule le procès d'une femme, Yoselyn Ortega, celle qui a inspiré Leïla Slimani.

Le 25 octobre 2012, cette nounou a tué à coups de couteaux les deux enfants dont elle avait la charge, dans un chic appartement près de Central Park dans le quartier de l'Upper West Side. La nourrice, Yoselyn Ortega, 50 ans alors, frappait à coups de couteaux de cuisine Lucia, six ans, et Leo, deux ans, dans la salle de bains. "La pire scène de crime jamais vue avec le 11 Septembre", selon un ambulancier cité par Les Inrocks.

Le père, Kevin Krim, était en voyage. La mère, Marina Krim, partie chercher Lucia à un cours de danse où la gardienne devait l'amener, était rentrée en panique à la maison avec son troisième enfant, Nessie, quand elle avait découvert que Lucia n'y était pas.

Selon le récit de la procureure, Courtney Groves, non contesté par la défense, Mme Krim a retrouvé Yoselyn Ortega, une immigrée d'origine dominicaine, debout dans la salle de bains, les deux enfants morts, ensanglantés, l'un sur l'autre dans la baignoire.

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L'immeuble où vivait la famille


Un face-à-face intenable

À l'ouverture du procès début mars, Marina Krim, 41 ans, est arrivée à la barre en fusillant du regard son ex-nounou, Yoselyn Ortega, 55 ans, assise menottée au banc des accusés.

Interrogée pendant une trentaine de minutes par l'avocate de la défense, Valerie Van Leer-Greenberg, sur ses rapports avec Mme Ortega, Marina Krim a plusieurs fois réagi avec colère aux questions qui lui étaient posées, avant d'éclater en sanglots.

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Hommage à Leo et Lucia Krim devant l'immeuble de la famille


Elle a demandé une interruption de séance et a quitté la barre en criant à l'attention de l'accusée et de son avocate: "Vous mentez!", "Vous êtes le mal!".

Dix minutes plus tard, elle reprenait sa place pour raconter, dans des sanglots étouffés, un moment délicat de ses relations avec Mme Ortega. Avant de re-craquer très vite et de quitter la salle d'audience, en hurlant "elle est narcissique, pour elle tout tourne autour de l'argent!", "elle est le mal!". Face à ces invectives, Mme Ortega est restée silencieuse, le regard fixe derrière ses lunettes.

Des problèmes financiers

En quelque cinq heures de déposition, au début du procès, Marina Krim a brossé un tableau sombre de ses rapports avec sa nourrice, en apparence sans problèmes: payée 500 dollars par semaine pour quelque 25 heures de présence, "jamais (Mme Ortega) ne se plaignait" ni ne "demandait d'augmentation".

Bien que Mme Krim apprécie la culture hispanophone de sa nounou au point d'emmener sa famille en République dominicaine, et qu'elle eut souligné à la barre n'avoir rien eu de concret à lui reprocher, elle a relaté une série d'épisodes troublants de non-dits et de colère rentrée.

A plusieurs reprises, Mme Krim, une institutrice qui avait préféré arrêter de travailler pour s'occuper de ses enfants, a critiqué Mme Ortega pour ses réactions soit "trop émotives", soit glaciales.

"Trop émotive", quand Mme Krim lui a confié qu'elle était à nouveau enceinte, et que la nounou "l'a prise dans les bras" en lui disant "Je vous aime, je vous aime."

Selon l'article des Inrocks, trois jours avant le massacre, Mme Ortega aurait eu un accès de folie dans la cuisine de l'appartement de sa sœur. Elle a consulté un psychologue pour évoquer notamment son anxiété. “Elle ne m'avait rien dit concernant les voix et les visions", a témoigné à la barre le psychologue Thomas Caffrey cité par le New York Times.

Glaciale quand cette grossesse a tourné à la fausse couche, et que la nounou est restée, à l'en croire, "sans émotion: on aurait dit qu'elle m'en voulait d'avoir fait une fausse couche".

Un air "particulièrement mauvais"

Une autre fois, dans la cuisine, Mme Ortega aurait regardé Mme Krim avec un air "particulièrement mauvais", sans qu'elle ne comprenne pourquoi.

Des moments d'incompréhension dont les deux femmes ne parlaient pas, mais qui semblent avoir causé des deux côtés un ressentiment grandissant, jusqu'au drame.

Un modèle de résilience

Aussi pénible qu'ait été cette semaine son face-à-face avec Mme Ortega - le premier depuis 2012 - Mme Krim et son mari Kevin passent pour beaucoup comme un modèle de résilience.

Restés à New York, même s'ils ont changé d'appartement, ils ont eu deux autres enfants depuis, âgés aujourd'hui de quatre et deux ans, qu'ils considèrent "génétiquement et spirituellement" comme un "demi Lulu et demi Leo".

Dès novembre 2012, ils créaient "le fonds Lulu et Leo" et une organisation "Choisissez la créativité" (Choosecreativity.org), qui encourage la créativité artistique comme moyen de surmonter les difficultés de la vie.

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Kevin et Marina Krim avec leur fille Nessie


"Nous partagions Marina et moi l'impulsion créatrice de faire quelque chose de constructif face aux effets destructeurs de la violence", expliquait en avril dernier Kevin Krim sur un blog.

Le procès de ce fait divers devrait durer plus de trois mois.

L'accusation entend prouver aux jurés que Mme Ortega avait planifié ces assassinats, mais la défense plaide un accès de folie, affirmant que Mme Ortega souffrait depuis des années de troubles mentaux non traités.