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"Il semble évident pour moi, pour le Canada, que l'Union européenne n'est pas capable maintenant d'avoir un accord international, même avec un pays qui a des valeurs aussi européennes que le Canada", a déploré vendredi la ministre canadienne du Commerce international, Chrystia Freeland, au bord des larmes, avant d'exhorter samedi l'UE "à finir son job".

Le non au CETA de la Wallonie, région francophone du sud de la Belgique de 3,6 millions d'habitants, "montre la menace de paralysie qui guette les institutions européennes", estime Sébastien Jean, directeur du Centre d'études prospectives et d'informations internationales (Cepii), basé à Paris.

"Si on lâche la politique communautaire en pâture aux politiciens de tout bord, c'est problématique", assène-t-il.

'500 millions d'Européens en otage'

"C'est évident que si une petite communauté est capable de tenir en otage 500 millions de citoyens de l'UE, il y a un problème clair dans le processus de décision et le système de mise en oeuvre en Europe", a renchéri Gianni Pittella, président du groupe Socialistes et Démocrates (S&D) au Parlement européen.

Fédéralisée depuis le traité de Rome en 1957, la politique commerciale est une compétence exclusive de l'Union, peu contestée pendant des décennies.

Chargée de défendre sur la scène internationale les intérêts de l'UE, la Commission européenne conduit les négociations tarifaires et commerciale avec les pays tiers et des organisations internationales comme l'OMC.

Mais avec la médiatisation et l'impopularité croissantes des accords de libre-échange --dont le TTIP (Tafta) négocié avec les Etats-Unis-- cette compétence semble de plus en plus décriée.

"Etre en phase avec le débat public est devenu un des impératifs pour obtenir le soutien aux accords negociés", observe Charles de Marcilly, responsable de la Fondation Robert Schuman à Bruxelles.

Pour Sebastian Dullien, de l'European Council on Foreign Relations (ECFR) à Berlin, "la Commission européenne porte une part de responsabilité car elle n'a pas cherché tout de suite le dialogue avec les sceptiques. Et pour ce genre d'affaires, on a besoin d'un large consensus".

Il n'empêche, jamais des accords commerciaux n'ont fait l'objet d'autant d'explications et de débats que le TTIP ou le CETA --dont les 1.600 pages d'accords sont en ligne--, répond Bruxelles.

"Certaines capitales ne défendent pas publiquement ce qu'elles ont soutenu à Bruxelles et utilisent les accords commerciaux à des fins de politique intérieure, voire de stratégies électorales", accuse M. de Marcilly.

Et "certains partis utilisent le commerce comme sujet clivant comme ce fut le cas aux Pays Bas avec le référendum" au printemps dernier sur l'accord d'association UE-Ukraine, relève-t-il.

Course UE-USA

Reste à savoir si la résistance de la Wallonie écornera l'image de l'UE, comme s'en inquiètent les dirigeants des institutions européennes.

"Tout dépend combien de temps il faudra pour règler ce différend", avertit M. Dullien, de l'ECFR.

Ce blocage soulève en tous les cas d'énormes interrogations sur la capacité de l'UE à négocier des traités commerciaux déjà en cours, comme les Etats-Unis, le Japon ou le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay et Venezuela).

Mais aussi, pointe M. Dullien, "pour les accords à venir avec l'Inde et certains autres pays d'Amérique du sud".

"En effet, plus un acteur du commerce mondial a noué un grand nombre d'accords de libre échange, plus il est en position de force pour établir ses standards de produits", avance-t-il.

Dans cette course sont engagées les deux premières puissances commerciales du monde: l'UE et les Etats-Unis.

"Il s'agit de définir les standards qui seront prescripteurs car incontournables en termes de poids sur les marchés", fait valoir M. de Marcilly, notant que "les Etats Unis ont dejà pris l'initiative de renforcer leurs liens economiques avec les pays d'Amérique du Sud et d'Amérique centrale, ainsi qu'avec plusieurs pays émergents asiatiques".

"L'ambition pour l'UE", dit-il, "est de ne pas se laisser distancer et de rester une puissance normative".

Et M. Dullien de renchérir: "On ne doit pas faire des accords à n'importe quel prix mais il ne faut pas laisser les Américains occuper seuls le terrain".