International Récit

La justice belge ne parvient pas à inculper, et ramener en Belgique, l’un des derniers collaborateurs nazis, Paul Van Aerschodt, qui vit aujourd’hui sans un mot d’excuse pour ses victimes à San Sebastian, en Espagne, dans un confortable appartement.

Van Aerschodt, 88 ans, réussit depuis soixante-quatre ans à échapper aux mailles de la justice belge, et si des anciens résistants ne l’avaient pas retrouvé sous une fausse identité en 2007, l’homme aurait terminé sa vie sans jamais devoir rendre compte de son passé coupable. Surnommé durant la guerre "le Grand Blond au Revolver" (GBR), le fugitif a travaillé pour les nazis pendant quatre ans, suivi une formation dans les jeunesses hitlériennes en Allemagne et dénoncé, dans la région de La Louvière et jusqu’en Brabant, des milliers de Belges qui tentaient d’échapper au travail obligatoire.

Van Aerschodt a été condamné à la peine de mort en avril 1946 par le Conseil de guerre de Charleroi. La peine a été confirmée en 1947. Mais en son absence : Van Aerschodt avait pris préalablement la fuite grâce à des complicités familiales vers l’Espagne, puis la Bolivie, où il affirme avoir rencontré Klaus Barbie et Martin Bormann.

En 1946, Van Aerschodt a été déclaré " fugitif et latitant" . Le collaborateur, né à Houdeng-Aimeries (La Louvière) le 18 décembre 1922, était présenté comme un agent commercial et premier d’une liste de 28 Belges qui avaient collaboré avec l’occupant, principalement à la Werbestelle de La Louvière. Le groupe était accusé d’avoir "volontairement et en connaissance de cause participé au fonctionnement d’un organisme ennemi destiné à recruter la main-d’œuvre nécessaire au Reich" . Le Conseil de guerre prononça la peine capitale pour sept d’entre eux - dont Paul Van Aerschodt. L’homme fut en outre condamné à payer à l’Etat belge, partie civile, 500 000 FB à titre de dommages et intérêts. Il fut aussi déchu de sa nationalité belge.

Alors pourquoi un collaborateur nazi, condamné pour crime de guerre, n’a-t-il pas de compte à rendre ? Parce qu’il y a prescription, qu’il a été déclaré mort grâce à un faux certificat de décès envoyé de Bolivie et que la justice ne parvient pas à trouver un nouveau chef d’inculpation. " Il a été poursuivi et condamné à mort par contumace , explique Frédéric Van Leeuw, le magistrat fédéral en charge du dossier. Il y a prescription pour la peine. Je ne peux pas le poursuivre pour des faits qui ont déjà été poursuivis et prescrits. C’est un principe du droit international." Initialement, les crimes de guerre nazis poursuivis en Belgique devaient être prescrits vingt ans après, soit en 1966 car la majeure partie des condamnations ont eu lieu en 1946. A l’époque, le Parlement décida de prolonger de dix ans ce délai de prescription. En 1976, le délai expira. Sauf pour les crimes contre l’humanité, qui restent imprescriptibles. Paul Van Aerschodt n’a pas commis de crimes avérés contre l’humanité. Il a travaillé pour la Werbestelle, l’office nazi qui envoya de force des dizaines de milliers de jeunes Belges dans les camps de travail en Allemagne. Dans le "Journal de l’Indépendance", un journaliste raconta en 1946 le procès de Charleroi. Il décrivit Van Aerschodt comme celui qui " accompagne les déportés aux gares, assiste à des comparutions, donne son avis, fait des visites inquisitoriales, interroge, guette". "Notre jouvenceau taré s’y adonne avec un zèle machiavélique ", commente le journaliste qui signe anonymement : "Le Bédouin". Deux journalistes, du "Morgen" et de "La Dernière Heure", ont rencontré début février Van Aerschodt dans son appartement de San Sebastian. L’octogénaire reconnaît volontiers ses méfaits pendant la guerre. "Oui j’étais collaborateur. Et alors ?" , dit-il. Il raconte qu’il s’est engagé auprès des Allemands parce qu’il ne voulait être ni vendeur de chaussures ni maraîcher. Surtout, il fait porter le chapeau à un ancien religieux, le Révérend Père Louis Dumoulin, un des animateurs des Jeunesses étudiantes chrétiennes (JEC), qui aurait été "un rexiste convaincu " et l’aurait introduit à la Werbestelle de La Louvière. Van Aerschodt sera chargé de passer au crible les registres de population des administrations communales pour y repérer les jeunes de son âge qui tentaient d’échapper au travail obligatoire. Van Aerschodt, né rue Boël, l’actuelle rue Victor Juste à Houdeng-Aimeries, près de la cité du Bois-du-Luc, est issu d’une vieille famille flamande de carillonneurs. " Mes parents étaient de braves catholiques , dit-il. Aussi bien mon père que ma mère étaient professeurs. Mais nous étions quand même des petits bourgeois. Chaque année, pour les vacances, nous allions à Kno kke."

Avec l’aide de sa famille, Van Aerschodt a fui vers l’Espagne, où il apprendra qu’il a été condamné au peloton d’exécution. En Espagne, il se marie avec une femme dont il aura cinq (ou six ?) enfants. On sait moins comment il a réussi à rejoindre l’Amérique latine. Ce qui est sûr, c’est qu’il a trouvé en Bolivie un régime qui ferme les yeux sur les fugitifs nazis. " Un évêque m’a aidé à trouver en huit jours un visa en Bolivie ", dit-il à "De Morgen". L’ex-Belge s’établit à La Paz sous le nom de Juan-Pablo Simons, ouvre un restaurant "Le Corso" où passent Klaus Barbie et Martin Bormann, et travaille " pour le gouvernement " mais n’en dit pas plus. En 1964, le couple revient en Espagne et s’établit à San Sebastian, toujours sous le nom de "Simons". Un faux certificat de décès sera envoyé de Bolivie vers Houdeng-Aimeries signalant la mort de Paul Van Aerschodt, le fugitif nazi. Le parquet fédéral n’a pas réussi à retrouver ce document dans les archives de La Louvière (égaré lors de la fusion des communes en 1977 ? Subtilisé ?), qui aurait pu servir à inculper l’homme de faux.

Van Aerschodt a si bien réussi sa métamorphose qu’il a même travaillé pour les Nations unies comme expert touristique. A ce titre, il a voyagé dans de nombreux pays comme l’Allemagne de l’Est, Chypre, la Roumanie et l’Afghanistan. Des photos obtenues par "La Libre" montrent Van Aerschodt devant l’Intercontinental de Kaboul, ouvert en 1969, dans une Mercedes portant un "CD" diplomatique. L’ancien collabo disposait également d’un laissez-passer des Nations unies bleu et de documents de voyage munis d’un cachet du consulat général de Bolivie en Espagne et établi au nom de "Pablo Simons de Aerschot". Comment le fugitif a-t-il pu être engagé à l’Onu, fondée en 1945 sur les cendres de la Deuxième guerre mondiale et qui gère aujourd’hui deux tribunaux internationaux pour les crimes de guerre, ceux de La Haye et d’Arusha ? Le mystère subsiste. L’Onu ne fait pas d’enquête de sécurité ou de moralité quand elle engage du personnel, contrairement à l’Union européenne ou à l’Otan.

La métamorphose aurait pu être parfaite si une association patriotique, regroupant des anciens des Services de Renseignement et d’Action (RUSRA-KUIAD), n’avait pas découvert le 22 mars 2006 sur un acte notarial, le nom de la sœur de Van Aerschodt côtoyant celui d’un "Juan Pablo Simons" et de ces cinq enfants. L’association s’interroge sur ce nom hispanique qui rappelle l’Espagne de Franco et les chemins de l’Amérique latine où tant de criminels nazis trouvèrent refuge et démasque l’homme passé pour mort. Dès lors Robert Gerlache, le président national de l’association et ses amis vont se lancer dans une enquête serrée. Ils vont tisser une toile d’araignée autour de l’ancien collaborateur nazi jusqu’à recueillir des confidences de la famille. Des filatures sont organisées. Photos, lettres, documents officiels, numéros de téléphone sont trouvés, recoupés et authentifiés. Van Aerschodt revient régulièrement en Belgique. Les limiers de la RUSRA découvrent que le traître cherche à rapatrier en Espagne plusieurs centaines de milliers d’euros en cash. Il prend de plus en plus de risques. Et, le 29 octobre 2008, les policiers en voiture banalisée l’interpellent alors qu’il sort de l’un de ses nombreux points de chute en Belgique à Overijse. L’octogénaire est conduit au palais de justice de Bruxelles, où l’attend le magistrat Van Leeuw. L’audition durera plusieurs heures, après quoi, Van Aerschodt sera reconduit devant la maison où il a été interpellé. " Je l’avais convoqué pour le lendemain , dit le magistrat fédéral. Mais il a pris ses cliques et ses claques ." De fait, dès son retour, Van Aerschodt fait rapidement ses valises, s’enfuit par le fond du jardin où l’attend une voiture qui va le conduire la nuit-même à Lille, où il prendra le premier train en partance pour Paris et l’Espagne.

Les patriotes de la RUSRA-KUIAD ont aujourd’hui le sentiment du devoir accompli. " Nous ne sommes pas animés par un esprit de vengeance , nous ont-ils confié. Nous estimons que la mission est accomplie quand la personne est consciente d’avoir été démasquée. Le collabo a eu la trouille de sa vie et ne remettra pas de sitôt les pieds sur le sol belge. Jusqu’à notre dernier souffle, nous devons ce devoir de mémoire à tous nos héros morts pour la patrie ."

Quant à la justice belge, elle estime " avoir ouvert toutes les portes" . Elle a interpellé Juan Pablo Simons qui a reconnu être Paul Van Aerschodt, ce Belge condamné à mort par contumace qui a définitivement perdu sa nationalité belge le 20 mars 1947. L’affaire est close comme on dit, à moins

A moins qu’un nouvel élément n’apparaisse.