International Le politologue Jérome Jamin, chargé de cours à l’ULg et spécialiste de l’extrême droite, revient pour nous sur la victoire du Front national à Brignoles (voir photo). "Ce qui s’est passé au niveau local ne se reproduira pas forcément au niveau national. On ne peut extrapoler ces résultats à l’échelle nationale et encore moins à l’échelle présidentielle." 

Quel enseignement peut-on tirer, au niveau national, de ce scrutin très local ?

Paradoxalement, même si la candidate perdante est de l’UMP, le seul enseignement qu’on puisse tirer à ce jour est la dédiabolisation réussie du FN et le succès du travail qui consiste à rapprocher deux mouvements de droite - un jugé républicain, l’autre jugé plus radical. Beaucoup d’électeurs finissent par considérer qu’on peut voter à droite de deux façons différentes : pour la droite traditionnelle ou pour la droite dite "nationale". Cela a également un impact sur les autres électeurs, notamment chez les socialistes.

En quoi la diabolisation du FN est-elle obsolète ?

On observe un double changement à l’œuvre. D’une part, le Front national a modifié son discours et son programme politiques. Exactement comme cela se passe dans d’autres pays, et notamment en Flandre, il a décidé d’en supprimer les points les plus problématiques, d’y injecter des éléments qui touchent à la laïcité, à la république, à la démocratie, à l’élitisme de l’Union européenne, etc. Et ses représentants ont clairement compris qu’il fallait parler dans un cadre plus républicain des enjeux qui touchent à l’immigration, à la délinquance, etc. D’autre part, l’UMP - une partie de l’UMP pour être exact - a durci son discours sur un certain nombre de sujets, notamment l’immigration, le chômage et l’insécurité. Il va jusqu’à faire un lien de causalité entre ces trois thèmes, ce qui a toujours été une caractéristique de l’extrême droite. Tout cela crée un climat permettant d’imaginer que ces deux droites pourront collaborer sur le plan idéologique. On n’y est pas encore, mais une fois que ce sera fait, la droite sera au pouvoir pour très longtemps. Dans ce contexte, ce n’est pas un hasard si Marine Le Pen menace de traîner en justice pour diffamation ceux qui la considèrent comme étant d’extrême droite. Il est évident que si l’étiquette tombe, il n’y a plus aucune raison de ne pas voir une alliance forte entre l’UMP et le FN. Pour le dire autrement, le label "extrême droite" est un frein à l’émergence d’une droite majoritaire et triomphante sur le long terme en France.

Qu’est-ce qu’un parti d’extrême droite alors et, selon vous, le FN en est-il un ?

On peut définir l’extrême droite à partir de trois axes. Un, la croyance très forte en l’inégalité entre les races, les cultures, les civilisations, les individus. Deux, un discours nationaliste visant à protéger les groupes supérieurs contre les autres groupes jugés inférieurs (ou arriérés comme les musulmans dans le discours du FN). Trois, du radicalisme, une façon d’agir et de parler qui rompt avec les habitudes en démocratie. Quand Marine Le Pen parle des musulmans, par exemple, elle le fait toujours de façon tellement dénigrante qu’on ne peut pas ne pas cerner à quel point, dans son esprit, la civilisation occidentale judéo-chrétienne est supérieure. Elle se place toujours dans un registre de défense nationale contre les ennemis : avant, c’étaient les juifs, les francs-maçons, les communistes ; aujourd’hui, il s’agit des Arabes qui essaient d’islamiser la France, achètent le PSG et financent des mosquées radicales. Le FN correspond toujours à un mouvement d’extrême droite, mais il faut reconnaître qu’il a fait un effort pour présenter un discours moins choquant - même si la figure négative "du musulman machiste et violent aujourd’hui" n’a fait que remplacer la figure négative "du migrant délinquant hier".

Le vote FN est souvent perçu comme un vote exprimant une peur. Que craignent ses électeurs ? 

Le discours de l’extrême droite utilise la peur, mais aussi une part de vérité sur les raisons d’avoir peur. Son électorat aujourd’hui n’est pas tellement composé d’individus racistes ayant peur de l’étranger. Ce qui pèse le plus, c’est l’impression de vivre dans un monde qui est en train de s’écrouler, l’impression qu’on est encore plus ou moins en train d’y échapper, mais qu’on pourrait finir comme les Grecs ou comme les migrants qui fuient l’Afrique. Voter extrême droite revient à mettre en garde la classe politique et obliger les partis traditionnels à réagir et à protéger les gens. Le risque de déclassement est réel : on peut finir dans la rue en quelques mois aujourd’hui, notamment chez les jeunes peu formés. La démagogie laisse entendre que c’est la faute aux flux migratoires, mais je peux vous garantir que ce n’est pas le cas. Ce qui menace, c’est la dégradation du tissu socio-économique, la désindustrialisation de l’Europe, la concentration des richesses, la concurrence avec la Chine ou l’Inde, ainsi que la pauvreté et la précarité qui en découlent. 

Quel est l’état de l’extrême droite en Europe et où vous inquiète-t-elle le plus ? 

J’en distingue trois types. Premièrement, une extrême droite qui se revendique ouvertement du fascisme et du nazisme historiques. Je pense à Jobbik en Hongrie ou à Aube dorée en Grèce. C’est forcément la plus dangereuse même si elle, au moins, montre son vrai visage. Deuxièmement, une extrême droite qui essaie de se rendre plus honorable, plus policée, plus démocratique. Je pense au FN en France, au Vlaams Belang en Flandre ou au FPÖ en Autriche. La menace est plus insidieuse car les discours sont retravaillés et imprégnés d’un jargon démocratique. Troisièmement, une extrême droite plus récente, qui n’a jamais fait de lien avec les fascistes historiques et qui tient un discours anti-immigration, anti-musulman, noyé dans un discours laïc et même parfois à prétention progressiste. Je pense à l’UDC en Suisse, au Parti de la liberté de Geert Wilders aux Pays-Bas ou au Parti du progrès en Norvège par lequel est passé Anders Breivik. Ces partis génèrent aussi des stéréotypes et de la haine mais leur histoire est différente.