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Cet article nous est proposé par Stazione Italia, le blog du journaliste David De Matteis. Correspondant à Rome, il souhaite faire découvrir l'Italie au-delà de ses stéréotypes. Un pays insouciant, élégant mais également grimaçant et nostalgique. Une plongée au coeur de l'Italie des paradoxes.


En janvier 1980, le président de la région Sicile Piersanti Mattarella était froidement abattu par un jeune tueur. Huit coups de feu et une victime de plus dans l'impitoyable guerre entre la Cosa Nostra et ses ennemis désarmés. La disparition brutale de cet homme intègre a poussé son frère, Sergio, à se lancer en politique. Trente-cinq ans plus tard, il est devenu le douzième président de la République italienne.

« Pour vaincre la mafia, il faut une multitude de personnes honnêtes, compétentes, tenaces. Nous avons eu beaucoup de héros dans l'histoire de la lutte contre les mafias. Je pense entre autres à Giovanni Falcone et Paolo Borsellino. » La voix de Sergio Mattarella a commencé à trembler en évoquant ces deux juges qui ont personnifié la lutte contre la mafia. Mais des applaudissements nourris lui ont permis de dompter son émotion.

Mardi matin, debout devant le Parlement italien à l'occasion de son discours d'investiture, le nouveau président de la République italienne pensait sans doute également à son frère aîné Piersanti, tombé sous les balles de Cosa Nostra. Une histoire qui ne l'a jamais quitté.

Destins croisés

Les destins des frères Mattarella se sont définitivement croisés le 6 janvier 1980. En début d'après-midi, Piersanti, président de la région sicilienne depuis deux ans, quitte le garage familial de la Via Libertà, à Palerme, à bord de sa Fiat 132. Il est accompagné de son épouse, de leurs deux enfants et de sa belle-mère. Comme tous les dimanches, ces fervents catholiques se rendent à la messe. Comme tous les dimanches, Piersanti Mattarella a renvoyé les policiers de son escorte, qui le protègent des menaces de Cosa Nostra, pour qu'ils passent la journée en famille.

Auraient-ils pu le protéger ? Un jeune homme surgit brusquement et tire plusieurs coups de feu en direction du président de la région. Alerté par les détonations, son frère Sergio, professeur de droit à l'Université de Palerme, arrive rapidement sur les lieux. Plusieurs photos en noir et blanc l'immortalisent alors qu'il tente d'extirper son frère aîné, agonisant mais encore vivant, de la voiture criblée de balles. Mais il est déjà trop tard.

Cible de la mafia

Qui voulait la peau de Piersanti Mattarella ? L'homme de 44 ans était un responsable politique respecté, intransigeant et particulièrement sévère avec les magouilles de l'administration sicilienne, comme pour laver les soupçons de collusion entre la mafia et son père Bernardo, ministre à plusieurs reprises. Un homme politique au parcours immaculé. Un fait rare à l'époque, dans une Sicile gangrenée par la corruption.

Il avait consacré sa carrière à remettre de l'ordre dans les finances régionales, à moraliser les marchés publics vampirisés par les entreprises proches de Cosa Nostra et à lutter contre le clientélisme. Sa volonté de renouvellement avait rencontré de nombreuses résistances, notamment au sein de son propre parti. Plusieurs conseillers régionaux s'étaient d'ailleurs retrouvés devant la justice et les rancœurs étaient tenaces.

Cosa Nostra constituait donc le coupable sur mesure de l'assassinat du président de la région. L'inflexible Piersanti Mattarella était devenu une cible déclarée depuis qu'il avait voulu révolutionner et nettoyer l'administration régionale. La mafia ne souhaitait pas que la Sicile devienne une terre infertile.

Après quinze ans d'enquête, la justice italienne a condamné à perpétuité les boss de la Commission (la Cupola) de Cosa Nostra, dont Toto Riina et Bernardo Provenzano, considérés comme les commanditaires de l'assassinat. Un jugement partiel, selon la famille Mattarella.

Zones d'ombre

Dans son livre « Seul contre la mafia », le journaliste Giovanni Grasso rappelle que les « pentiti », ces mafieux repentis, avaient évoqué d'autres responsabilités et sous-entendu l'existence de complicités au sein de la région. Mais leurs allégations n'ont jamais pu être vérifiées.

« La particularité et la complexité du ou des mobiles de l'homicide ont empêché de faire la pleine lumière sur cette affaire », a récemment confié un ancien juge en charge du dossier, dépoussiéré depuis l'élection du nouveau président de la République. L'enquête s'était notamment intéressée au terrorisme d'extrême gauche et d'extrême droite, sans résultat probant. Le mobile exact, le tueur, ses complices et les éventuels autres commanditaires extérieurs à l'organisation mafieuse restent un mystère.

Mais l'histoire ne s'est pas arrêtée à ces points d'interrogation. Car le décès de Piersanti a donné vie à la carrière politique de son frère, qui a accepté cette lourde hérédité. Sergio Mattarella s'est lancé en politique en 1982 et sa carrière se résume à une irrésistible ascension des échelons de la vie publique : député, ministre de plusieurs gouvernements, vice-président du Conseil, juge à la Cour constitutionnelle et donc désormais président de la République.

Lorsqu'il a poussé les portes du Quirinal à l'issue de sa prestation de serment, Sergio Mattarella a de nouveau été rattrapé par ce jour tragique de janvier 1980. Il y a été accueilli par Pietro Grasso, président du Sénat, magistrat à l'époque des faits. Lui aussi se trouvait sur les lieux du crime peu de temps après les coups de feu. « Lorsque nous nous sommes rencontrés, il y a 35 ans, nous étions des personnes différentes. Nous n'aurions jamais pu imaginer que les imprévisibles parcours de la vie nous portent dans un lieu aussi solennel pour cette cérémonie », lui a rappelé Pietro Grasso, visiblement ému. Avant que des applaudissements ne l'aident, à son tour, à maîtriser son émotion.