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Costume gris, comme son teint, cravate sobre: le juge d'instruction Fabrice Burgaud, désigné par les acquittés d'Outreau comme le principal responsable de leur cauchemar, a choisi la sobriété pour paraître devant la commission d'enquête parlementaire chargée de faire la lumière sur l'un des plus grands fiascos qu'ait vécus la justice française. Tendu, l'élocution hésitante (mais c'était peut-être voulu), le jeune magistrat s'est expliqué pendant une heure avant de répondre longuement au feu roulant des questions des parlementaires. Il a dit «qu'aujourd'hui, peut-être plus que tout autre», il pouvait sentir la souffrance des acquittés (dont certains étaient présents dans l'immense salle d'audition), se représenter ce qu'ils ont vécu: l'enfermement, la séparation, leur honnêteté contestée.Se disant entièrement responsable de son instruction et affirmant ne pas souhaiter éluder cette reponsabilité, il a estimé, au risque de choquer, «avoir effectué honnêtement son travail sans aucun parti pris d'aucune sorte».

Il a également insisté, en livrant des détails édifiants, sur la gravité des faits dénoncés, sur le caractère horrible des témoignages des enfants décrivant des sévices épouvantables.

Le magistrat s'est dit choqué d'avoir été présenté comme une machine à appliquer le droit. «Je ne suis pas la personne qu'on a décrite et je n'ai pas tenu certains propos qu'on m'a prêtés. Avec le recul et la connaissance que j'ai aujourd'hui de l'affaire, j'aurais pu instruire autrement. J'ai peut-être commis des erreurs d'appréciation mais quel juge d'instruction n'en commet pas?» Et d'insister, évoquant au passage la pression médiatique qui a pesé sur lui, le caractère solitaire de la mission du juge et le fait qu'aucun membre de sa hiérarchie ne lui a dit qu'il faisait «fausse route à l'époque de l'instruction».

Etait-il préparé à une tâche aussi lourde? Il reconnaît que non et tout son discours a donné, en effet, l'impression d'un homme techniquement bien formé mais humainement mal armé pour faire face à un dossier d'une telle nature, rien du «capitaine de navire» que devrait être tout juge d'instruction.

Au parlementaire qui lui a demandé s'il n'avait pas usé de la détention provisoire (l'un des points sensibles du débat) comme d'une arme, dans le but de faire avouer les suspects, le juge d'instruction a répondu que l'incarcération des mis en examen répondait à deux objectifs: éviter toute concertation entre eux et, plus encore, protéger les enfants dont plusieurs ont indiqué que les adultes entendus mais laissés en liberté n'hésitaient pas à abuser d'eux le soir même. « Priver les gens de liberté était lourd de conséquences, mettre en péril l'intégrité des enfants l'était aussi.»

Mal à l'aise

Le juge Burgaud, sur le même ton un peu geignard, a nié avoir traité certains suspects de façon privilégiée (

«je n'ai jamais été fasciné par Myriam Badaoui» - NdlR: la figure centrale du dossier, condamnée à 15 ans de réclusion). Il a également relevé que les experts auxquels il s'était adressé n'avaient pas détecté de tendance à l'affabulation dans le chef des accusateurs.

Il a cependant été mis en grosse difficulté quand il a été interrogé sur la façon très particulière dont il a organisé les confrontations entre les mis en examen. Il a toujours eu recours à des confrontations collectives, orchestrées d'une manière systématique. «Avec le recul, j'aurais dû recourir à des confrontations séparées, c'est évident, mais ce n'était pas mon analyse et la chambre de l'instruction partageait ma façon de voir.»

De la même façon, il n'a pas répondu clairement à la question de savoir pourquoi il avait réinterrogé à trois reprises les accusateurs qui s'étaient rétractés, avec pour conséquence qu'ils étaient tous revenus sur ces rétractations. «J'essayais de comprendre pourquoi ils étaient revenus sur leurs déclarations.»

Au final, cette audition, que certains des acquittés ont quittée avant la fin, laisse le goût amer d'une instruction confiée à un homme trop jeune et qui, de son propre aveu, n'avait pas encore appris la culture du doute. Il est des magistrats qui ne l'apprennent jamais.

© La Libre Belgique 2006