Le Kosovo, zone de non-droit ?

Jean-Arnault Dérens Publié le - Mis à jour le

International

Le Kosovo, qui a proclamé son indépendance le 17 février 2008, est-il devenu, comme certains le prétendent, un paradis mafieux ? Une "zone grise" échappant à tout contrôle ? Le 9 décembre, l’Union européenne a déployé une nouvelle mission, Eulex, dont la mission est précisément d’aider les institutions du Kosovo à construire un Etat de droit. Le constat est, en tout cas, à peu près unanime : l’échec du protectorat des Nations unies est patent dans les domaines essentiels de la justice et de la police. Pour comprendre l’importance de la criminalité organisée au Kosovo, il faut remonter aux terribles années 1990. Face à la répression du régime de Belgrade, la société albanaise entre en résistance. La Ligue démocratique du Kosovo (LDK), dirigée par feu Ibrahim Rugova, crée des institutions "parallèles", qui ont besoin d’immenses financements, partiellement couverts par les contributions de la population albanaise. La société albanaise elle-même se scinde entre "patriotes" et "collaborateurs", qui continuent à travailler avec les structures publiques serbes : qualifiés de "hyzmeqar", de "traîtres", ils sont voués à l’ostracisme. La société entrée en "résistance" développe une culture de rejet total par rapport aux institutions de l’Etat, dont bénéficient bien sûr les criminels : ne pas collaborer avec la police, ne pas témoigner sur un crime ou un délit devient un acte patriotique.

Ces années 1990 voient également grossir les diasporas albanaises en Europe occidentale. Le régime serbe favorise l’exode des jeunes Albanais que chasse l’absence de toute perspective économique. En majorité, ces migrants essaient de gagner honnêtement leur vie, pour aider leur famille tout en contribuant à la cause nationale. Cependant, des cercles criminels albanais sont implantés de longue date dans les pays de forte immigration, comme la Suisse ou l’Allemagne et vont recruter certains des nouveaux venus. Le phénomène diasporique suppose aussi le développement d’importants flux financiers qui, en l’absence de système bancaire et par méfiance envers l’Etat serbe, sont en partie gérés par des structures criminelles.

Parallèlement à la "résistance non-violente" de la LDK, certains cercles préparent une insurrection armée. Il s’agit de mouvements radicaux, initialement marqués par l’idéologie marxiste-léniniste du régime stalinien d’Albanie, et qui s’allièrent avec des réseaux criminels pour financer ce qui allait devenir l’Armée de libération du Kosovo (UCK). Jusqu’en 1998, les Etats-Unis considèrent officiellement l’UCK comme une "guérilla marxiste-léniniste financée par le trafic de drogue". Après l’instauration du protectorat de l’Onu en 1999, les anciens combattants - y compris ceux qui avaient un lourd passé de délinquants - devinrent des héros intouchables. Tous les procès intentés pour des affaires de droit commun furent perçus comme des remises en cause de l’honneur de l’UCK, et les mêmes pressions sur les témoins, les mêmes règles d’omerta paralysèrent tous les procès, ceux qui concernaient des crimes de guerre, des crimes "interethniques" ou de "simples" affaires criminelles. De plus, face aux nouvelles autorités internationales, la société albanaise a souvent adopté la même posture de défiance et de dissimulation qu’envers l’Etat serbe. L’ignorance de la langue albanaise, commune aux policiers de la Minuk et aux juges internationaux, ne les a bien sûr pas aidés à pénétrer cette société.

Certains criminologues occidentaux ont grossi l’importance de la criminalité organisée albanaise, en évoquant ses liens potentiels avec les mafias italiennes ou russes. Ces mêmes criminologues reconnaissent pourtant l’absence d’organisation centralisée. Il s’agit plutôt de réseaux, souvent à base familiale, qui opèrent à petite échelle, tout en pouvant bénéficier de connexions directes en Occidentaux grâce à la diaspora. En réalité, la "mafia" albanaise du Kosovo relève de l’artisanat, un artisanat qui développe certaines activités très lucratives, comme le trafic de drogue ou la traite des êtres humains - le développement de la prostitution étant directement fonction du grand nombre de fonctionnaires civils et militaires internationaux présents au Kosovo.

Contexte défavorable

Ces "artisans criminels" du Kosovo entretiennent aussi, naturellement, de bonnes relations d’affaires avec leurs homologues des pays voisins. "La traite des êtres humains n’a pas besoin d’organisation centralisée", explique ainsi la journaliste Jelena Bjelica, spécialiste du dossier. "Il suffit de petits réseaux interconnectés, disposant de bonnes relations avec la police locale : c’est suffisant pour que les victimes puissent passer les frontières, par exemple entre la Serbie et le Kosovo, le Kosovo et la Macédoine ou l’Albanie" Eulex fera-t-elle mieux que la Minuk ? Ou plutôt, les institutions du Kosovo, désormais indépendant, parviendront-elles enfin à imposer les règles du droit à la société ? La situation sociale du Kosovo n’incite pas à l’optimisme. Le chômage massif et l’absence de perspectives économiques incitent toujours les jeunes Kosovars au départ, et le durcissement des politiques migratoires dans tous les pays occidentaux fait directement le jeu des réseaux criminels dont une des principales activités consiste justement à organiser des migrations clandestines.

Jean-Arnault Dérens

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