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Un décret présidentiel accordant la nationalité libanaise à des dizaines de personnes, dont des hommes d'affaires syriens qui seraient proches du président Bachar al-Assad, suscite la polémique au Liban où le discours politique est divisé sur la guerre dans la Syrie voisine.

Le décret de naturalisation, entré en vigueur le 11 mai après sa signature par le chef de l'Etat Michel Aoun, n'a pas été publié au Journal officiel, suscitant de vives réactions quant aux circonstances "secrètes" ayant entouré l'adoption du texte, révélé par des médias.

Des voix se sont élevées pour dénoncer un processus "express" alors que des milliers d'étrangers vivant au Liban depuis des dizaines d'années sont toujours privés de nationalité, dans un petit pays multiconfessionnel où la naturalisation est une question particulièrement sensible et la classe politique souvent accusée de corruption et de népotisme.

Sous pression, la présidence de la République a dû transférer le dossier à la direction générale de la Sûreté générale (DGSG) pour réexamen.

Elle a même appelé "tous ceux qui disposent de données avérées" sur des individus concernés par ledit décret qui ne "mériteraient pas la nationalité", de les "présenter à la DGSG".

Au Liban, le chef de l'Etat jouit du pouvoir d'accorder la nationalité à un individu ou un groupe de personnes en vertu d'un décret co-signé par le Premier ministre et le ministre de l'Intérieur.

Plusieurs hommes d'affaires syriens proches du cercle du pouvoir à Damas seraient concernés par le dernier décret, ainsi que des Palestiniens et des Irakiens, selon des listes diffusées par les médias libanais, que l'AFP n'a pu confirmer faute de publication d'un document officiel par les autorités.

 "Faciliter les affaires"

Parmi les Syriens dont les noms ont été mentionnés, figure celui de l'homme d'affaires Khaldoun al-Zaabi et de Mazen Mortada, fils d'un ancien ministre de l'Éducation en Syrie.

L'ampleur de la polémique a poussé le ministre libanais des Affaires étrangères Gebrane Bassil, gendre du président Aoun, à défendre les critères de sélection adoptés, allant jusqu'à affirmer que la nationalité pouvait être dispensée "à toute personne susceptible de rendre service au pays (...) et dont la naturalisation revêt un intérêt pour le Liban".

Pour certains Syriens comme Farouk Joud, un entrepreneur dans le secteur alimentaire dont les trois fils ont obtenu la nationalité libanaise, celle-ci permet de "faciliter les affaires".

"Notre activité industrielle en Syrie requiert l'importation de produits qui transitent par le Liban (...). C'est la raison pour laquelle mes enfants, qui s'y rendent souvent, ont réclamé la nationalité", a-t-il expliqué à l'AFP.

"Il s'agit d'une valeur ajoutée pour l'économie libanaise", a-t-il assuré.

La levée de boucliers contre le décret présidentiel a été déclenchée par plusieurs partis politiques et militants, pour la plupart hostiles au régime de Damas, notamment le Parti socialiste progressiste (PSP, druze), les Forces libanaises et le parti Kataëb (tous deux chrétiens).

"Nous ne pouvons accepter de transformer la nationalité libanaise en un produit à vendre. D'autant que l'argent versé va aux criminels et à leurs supplétifs", a déploré le député (PSP) Waël Abou Faour.

"Le projet de naturalisation est un projet commercial pour se remplir les poches. Pire encore, il s'agit d'un projet de vente du pays au régime syrien", a ironisé de son côté sur Facebook le militant Firas Bou Hatoum.

"Pourquoi pas moi ?"

La naturalisation a toujours constitué une question sensible au Liban, au vu du fragile équilibre démographique entre chrétiens et musulmans.

Le décret actuel a d'ailleurs ravivé le souvenir d'un ancien décret présidentiel datant de 1994 --à l'époque de la tutelle syrienne sur le Liban--, en vertu duquel plusieurs dizaines de milliers de musulmans sunnites avaient été naturalisés.

On ignore toutefois de quelles confessions sont les personnes concernées par le nouveau décret.

Ce décret a ressuscité, par ailleurs, des revendications de longue date, dont le droit des femmes libanaises, mariées à des étrangers, de transmettre la nationalité à leurs enfants, ou encore celui des "sans papiers" à l'acquérir.

"Je vis au Liban depuis 38 ans, j'y ai grandi et étudié, et je ne peux toujours pas obtenir la nationalité", déplore Nathalie Majdalani, 42 ans, née d'un père français et d'une mère libanaise.

"Tous les trois ans, je dois renouveler mon permis de séjour, alors que d'autres, n'ayant jamais vécu dans le pays, viennent d'acquérir la nationalité. Pourquoi eux et pas moi?", s'indigne-t-elle.

Quant aux sans-papiers, dont le nombre varie entre 40.000 et 60.000 selon une étude menée par l'ONG "Ruwad Al Houkouk", ils "sont légalement inexistants", déplore Samira Trad, une responsable de l'ONG.