International La police a recueilli 700 témoignages de femmes approchées par l’inventeur.  Récit.  

Jeudi 10 août, Kim Wall, une journaliste indépendante suédoise de 30 ans arrive à Refshaleoen, au port de Copenhague. Elle vient rencontrer dans son laboratoire spatial Peter Madsen pour un reportage sur cet ingénieur autodidacte de 46 ans, concepteur des premiers sous-marins et de fusées au Danemark, un personnage haut en couleurs, surnommé "Raket Madsen". Elle s’entretient avec lui sur ses projets et visite son hangar où ses deux dernières fusées sont prêtes pour leur envol à la fin de l’année. A la fin de l’interview, Kim souhaite faire un tour à bord du Nautilus, son 3e submersible, amarré à côté, qui est, avec ses 18 mètres de long, le plus grand sous-marin privé au monde.

Les deux embarquent vers 19 h 00 par une mer d’huile. Un plaisancier fait une photo de Kim souriante vêtue d’un chemisier jaune éclatant et d’une jupe à fleurs à côté du capitaine Madsen sur la tourelle du Nautilus voguant dans le détroit de l’Oeresund. Inquiet de ne plus la revoir en fin de soirée, son petit ami donne l’alerte. Mais le Nautilus ne répond à aucun contact radio pendant plus de 10 heures avant de donner signe de vie. "Tout va bien, je rentre au port", assure Peter Madsen. Mais à quelques encablures de Dragor Havn, au sud de Copenhague, le sous-marin coule et seul Madsen saute dans l’eau, repêché par un bateau à moteur à proximité.

A deux policiers et à la presse accourus au port, il s’inquiète du sort de son "bébé" noyé, demandant comment le renflouer et à quel prix. Pas un mot sur Kim. Interrogé à son sujet, il affirme l’avoir déposée la veille, vers 22 h 30 près d’un restaurant Halvanden à Refshaleoen. "Vous avez son numéro de téléphone ou ses contacts", lui demande un agent. "Oui ils sont dans mon portable au fond de la mer", lui répond-il.

A la chaîne danoise TV2, il explique son naufrage "dû à des problèmes de ballast" qu’il a tenté de réparer, "en vain, car le Nautilus a commencé à couler en l’espace de 30 secondes. Heureusement que l’écoutille vers la tourelle était ouverte", confie-t-il. Ses explications laissent sceptiques les enquêteurs qui le placent en garde à vue. Le lendemain, il avoue avoir menti car "je voulais voir pour la dernière fois ma femme et mes 3 chats". En fait Kim est morte par accident et il a jeté son corps à la mer affirme-t-il.

Un tronc mutilé

Le 21 août, alors que les recherches se poursuivent pour trouver le corps de la journaliste, un cycliste se promenant au bord de la mer voit un objet flotter dans l’eau : le buste perforé d’une femme sans tête ni bras ni jambes, "découpés sciemment", selon la police, qui s’avère, après un test ADN, être celui de Kim Wall. "Mon client est très soulagé qu’on ait pu identifier le tronc car il veut que toute la lumière soit faite", dira son avocate Betina Hald Engmark. "Il n’a rien à cacher et désire que l’opinion publique entende sa version des faits", assure-t-elle, se "félicitant" que la juge du tribunal correctionnel de Copenhague, Anette Burkø, ait décidé mardi de lever le huis clos réclamé par le parquet. Lors d’une audience publique à guichets fermés, la magistrate devait prendre position pour le maintien en prison préventive ou la remise en liberté de l’accusé. Vêtu d’une combinaison de camouflage, Peter Madsen a paru calme, esquissant un léger sourire à ses proches. Puis il a entendu le compte-rendu de son interrogatoire précédent, et le rapport glaçant du médecin légiste, le regard parfois en l’air ou tête baissée avant d’expliquer comment Kim a été tuée par "une écoutille de 70 kilos que je tenais ouverte pour qu’elle remonte par l’échelle à la surface". "Soudain j’ai glissé sur le pont, peut-être déséquilibré par les vagues à la suite du passage d’un grand bateau à proximité. Et la trappe s’est refermée. J’ai entendu un grand bruit et vu le corps inanimé de Kim sur le sol, le crâne ouvert."

Le choc

"Raket Madsen est mort cette nuit-là, son monde n’existait plus", dit-il à la barre. Il n’a pas appelé les secours "par panique, atteint d’une psychose suicidaire". Hagard, il va se coucher "pendant 2 heures, loin du cadavre. Je voulais mourir dans le Nautilus au fond de la mer avec elle. Mais je me suis ravisé. Elle ne méritait pas une telle sépulture enfermée dans une coque." Il lui a attaché les pieds avec une corde et l’a remontée au prix de grands efforts à l’air libre avant de l’inhumer en pleine nuit.

Mais il n’arrive pas à expliquer comment Kim a perdu son collant et sa petite culotte noire dans cette remontée, ni d’où viennent les culottes et les touffes de cheveux de femmes trouvées dans la douche du sous-marin. Face aux questions insistantes du procureur, Jakob Buch-Jepsen, il affirme "n’avoir eu aucun rapport sexuel" avec la journaliste. "Nos relations étaient purement professionnelles", répète-t-il.

Envies sexuelles

Le procureur en doute, abordant les préférences et envies sexuelles de Peter Madsen, qui vit, selon ses dires, dans une relation ouverte avec sa femme. Oui il a eu "des rapports amoureux même dans le sous-marin, avec ma femme, mais aussi avant avec d’autres". Ainsi des femmes ont indiqué aux enquêteurs avoir été invitées à un tour sur le Nautilus, l’une d’entre elles ayant décliné l’invitation le 8 août, 2 jours avant le drame. Oui, il a fréquenté des milieux sadomasochistes. "Mais dans le passé, plus maintenant. Et j’étais surtout intéressé par les hauts talons des femmes et leur rouge à lèvres, et par l’érotisme".

Selon le témoignage de plusieurs femmes à la police - qui en reçu près de 700 - Peter Madsen a pratiqué avec elles l’asphyxie érotique, ce que réfute l’inventeur. "Non, mais j’avais une maîtresse il y a longtemps et je lui avais demandé un jour, dans un jeu érotique, de retenir sa respiration lors de l’acte charnel, mais elle était consentante", insiste-t-il. Kim Wall a-t-elle été victime d’un jeu érotique qui est allé trop loin ? Le mystère de sa mort demeure. Le capitaine Madsen ne lève pas le voile, s’attachant à répéter la thèse de l’accident et niant être le boucher post mortem de sa victime. Pour le procureur, les faits sont là : "la victime a été exposée à un démembrement tout à fait macabre avec une scie. Et la question est : si Peter Madsen n’a pas découpé le corps de Kim Wall comme il l’affirme, qui alors ? Est-ce un sous-marin russe qui était là à l’affût ?", s’est-il demandé. Pour seule réponse, l’inventeur excentrique se mure dans le silence jusqu’à sa prochaine comparution le 3 octobre car la juge du tribunal a prolongé sa détention provisoire, estimant qu’il "existe un soupçon justifié que Peter Madsen soit coupable de meurtre".